Jacques Poulain
Critique du jugement politique


La fonction de sélection et d'orientation que les politiciens et les pragmaticiens cherchent à donner à leurs paroles, ne peut être rendue à la communication qu'en y restaurant la fonction transcendentale du jegement qui fait de toute énonciation et de toute pensée la condition de possibilité de toute expérience. Elle ne peut lui être rendue qu'à condition de cesser de considerer l'occurence de la pensée ou de la parole comme occurrence d'un simple désir qu'il reviendrait à la réflexion de régler par après. On attribue l'autorité judicative à l'autorite du consensus parce qu'on considère le rapport de réflexion collective jugeant l'action et le désir comme une instance rationnelle indépendante de l'occurrence du désir des individus de la reconnaître comme telle: comme manifestation d'une raison aussi omnisciente et omnipuissante qu'était censé l'être le Dieu de parole dans son acte de créaton. Comme le scientifique délègue à la nature visible du monde externe la tâche de juger de la vérité de son hypothèse, on la délègue ici à l'occurrence indisponible et aveugle du consensus argumentatif de la discussion sans contraintes, présupposant par là que s'y affirme une harmonie entre le meilleur argument et la nature invisible et interne des désirs. Ou encore on la délègue à l'accord avec soi, dans l'éthique pragmatique, persuadé que la véridicité du dire et du penser sera néccessairement porteuse d'une harmonie a priori entre notre écoute et notre compréhension de nous- mêmes, d'une part, et la nature invisible et interne des désirs de l'autre. Dans les deux cas, l'écoute de soi comme accord avec soi et l'écoute d'autrui comme acceptation du meilleur argument se trouvent magiquement dépositaires de la force de révélation et de régulation reconnue au sacré, aux dieux ou au seul et unique Dieu de Parole.

C est pourtant l'inverse qui s'avère vrai, devant les yeux des pragmaticiens méduseés et incapables de le reconnaître, dans le développement même de l'exprimentation communicationnelle, soumis à la logique pragmatique jusque dans ses développements les plus cuisants. La désorientation, l'incertitude, le doute social et le cynisme que secrète ce développement auraient dû pourtant mettre en garde des anthropologues aussi avertis des catastrophes contemporaines et leur interdire de vénérer dans le consensus et la comprehension de soi l'aveuglement qui accompagne leur occurrence et qui rend cette occurrence déterminante. On ne peut s'opposer à l'incertitude sociale qu'engendrerait la discussion publique sur les besoins et les normes communs, on ne restaure la force d'émancipation du consensus qu en faisant valoir la loi de vérité et le temps du jugement au cœur même de l'action et du désir. L'expérience de liberté accessible dans le jugement n'est pas celle de pouvoir se détacher à volonté de toutes les représentations de connaissance, d'action ou de désir auxquelles on a dû adhérer pour pouvoir les penser: elle est au contraire de reconnaître l'objectivité de celles qu'on a dû penser vraies pour pouvoir les penser et la fausseté de celles qu'on ne peut reconnaître aussi vraies qu'on a dû les penser vraies. On évite ainsi la neutralisation dialectique du filtre communicationnel qui marque encore les pragmatiques positives éthico- politiques et l'éthique négative anti- logocratique. On évite de devoir penser l'adhérence aux propositions comme satisfaction d'un désir qui leur est inhérent et suscite leur occurrence ainsi que de devoir expérimenter du même coup sa propre puissance d'autonomie à l'égard des perceptions, des actions et des désirs qu'elles objectivent et qui pourrait seule rendre certain d'en être vraiment le maître.

Mais ce mouvement d'auto- objectivation judicative propre à l'usage du langage ne peut être reconnu comme la réalité humaine qui rend possible toutes les autres qu'en étant localisé comme le movement théorique qui rend possible l'acte de parole et paraît habituellement pourvu de cette force magique qu on appelle " illocutoire" . Tant que l'expérience théorique ne renvoie qu'à l'expérience métapsychologique de penser le fait qu'on pense et d'en prendre acte, la pensée de la pensée y demeure indiscernable, comme opération ou activité théorique, d'une action " pratique" : de l'action arbitraire de se fixer précisément à cette pensée singulière qu'on s'aperçoit penser en l'adoptant comme croyance, comme intention d'agir ou comme désir pour s'y identifier. Pragmatique éthico- politique et éthique négative n'exploitent toutes deux que cette propriété qu'a la pensée de se constituer ainsi en référent qui ne se réfère à tout autre référent qu'en se référant a lui- meme: propriété qui la rend indiscernable de l'action et rend indiscernables la conscience métapsychologique d'énoncer l'énonciation illocutoire et celle d'operer l'acte illocutoire qui lui est associé en étant désigné par elle, tel l'acte de promesse. Ce mouvement d'auto- objectivation n'a force ilocutoire non- magique qu en se reconanissant comme jugement qui ne se constitue en realite (à laquelle on s'identifie), qu'en se reconnaissant être vrai et en réalité politique, qu en faisant partager la reconnaisance de cette vérité. Car ce mouvement d'auto- objectivation n'exprime que le mouvement de réception et de réflexion, simultan au mouvement de production de la proposition, par lequel allocutaire ou énonciateur, indifféremment, se font nécessairement reconnaître si la proposition est ou non aussi vraie qu'ils doivent la penser vraie pour pouvoir la comprendre. S'ils doivent la penser aussi fausse qu'ils ont dû la penser vraie, c'est alors un non- sens que de continuer à l'affirmer avant que d'être un mensonge et elle est aussi " différente" d'elle - même qu'on a dû la penser identique à elle- même pour pouvoir la penser et pour pouvoir identifier l'expérience qu'on fait à travers elle. S'il ne peut la reconnaître aussi identique à elle-même qu'il a dû la penser en la pensant vraie, alors l enonciateur ne peut sortir du langage pour produire un rapport au réel qui soit aussi réel que ce dernier. Il reconnaît au contraire l'irrealité de son expérience en reconnaissant qu'exister pour le réel objectivé n'est pas ce qu'il lui attribue d'être par l'usage du prédicat.

Il n'en va pas autrement du rapport politique à l'action et de son objectivité. Pour faire faire quelque chose à quelqu'un, on ne mime pas seulement dans le contenu de l'ordre: " Tire!" , le mouvement par lequel on le contraint arbitrtairement à penser ce qu'on lui dit, le temps de lui faire comprendre ce qu'on lui dit, mais on ne lui fait comprendre ce qu'on lui dit qu en faisant juger de l'objectivite de l'action à faire comme on lui fait juger de la vérité de la proposition qu on lui fait penser. Comme " J affirme que p" fait penser à l'allocutaire " qu il est aussi vrai que p est vraie qu il est vrai que je la juge vraie" , l ordre de faire " Feu!" est aussi vrai pour l'énonciaateur qu'il est vrai qu il juge vrai que son allocutaire ait à faire feu. Pour l'allocutaire, il est aussi vrai (ou aussi faux) qu'il ait aussi objectivement à le faire qu'il est vrai que l'énonciateur lui dise de le faire. L'acte de tirer n'est de toute façon un acte à faire aux yeux des partenaires impliqués que parce qu'ils se reconnaissent tous deux en accord avec sa réalisation, identifiés logiquement et objectivement à lui, independamment du fait que ce soit l'énonciateur ou l'allocutaire qui ait à l'exécuter. Dans le cas précis ou l'on ordonne de tirer pour tuer, il est nécessairement aussi faux qu'on ait à tirer sur un homme qu'il est nécessairement faux qu'on ait à s'ordonner ou à ordonner à autrui de le faire, cr on ne peut transformer en condition de mort l'énonciation qui est condition de vie et d'existence (puisqu'elle y énonce le rapport de l'énonciateur à l'allocutaire qui en fait un agent et y reconnaît ce qu'est qu'exister pour lui dans ce rapport) sans transformer son occurrence en non- sens et faire reconnaître la contradiction patente aui oppose non sens et son occurrence. Il est aussi contradictoire et dépourvu de sens de dire " Feu!" dans ces circonstances que de dire " Je mens" . Cette objectivite de l'action est habituellement confondue avec sa " validité" , jugée mutuellement reconnaissable par les agents impliqués, abstraction faite de leur reconnaissance logique d'eux- mêmes en cette action.

Si le jugement politique consiste à reconnaître, à exécuter et à faire exécuter les actions qui rendent la vie humaine possible, il est lui-même le seul mouvement et la seule action qui rende possible toutes les autres et la politique s'avère nécessairement philosophique. Si exister pour une chose, c'est être ce à quoi on l'identifie par le prédicat, se faire exister par le jugement, c'est identifier le seul mode d'être et d'action qui ne fasse être que ce qu'on est et qu on se reconnaisse être par ce jugement, c'est identifier également le seul mode d'être et d'action qui evite de désirer être ce qu'on ne peut être et qu'on se reconnaît ne pas être: il isole en effet parmi les désirs, les seuls désirs qu'on puisse être aussi réellement qu'on désire les désirer et les satisfaire. Comme le jugement philosophique ne peut reconnaître comme action réelle en toute parole que ce qui la rend possible: l'affirmation et le jugement d'objectivité qu'elle fait porter sur l'expérience qu'elle y objective, de même qu'il " guérit" ainsi du désir de faire l'expérience des experiénces dans lesquelles il juge ne pouvoir faire trouver aucune réalité, de même le jugement politique ne différencie les actions qui rendent la vie humaine possible et celles qui ne le font pas, qu'en faisant reconnaître qu'elles le font et comment elles le font. Ces actions auraient donc beau être déjà programmées dans un système de normes adaptées à un ensemble de besoins, on ne pourait reconnaître qu'on a objectivement à les faire tant qu'on ne juge pas qu'il est aussi nécessaire de les exécuter qu'on a dû l'imaginer pour avoir pu y penser.

Si ce jugement, à la fois politique et philosophique, qui habite toute expérience de communication est le seul mode d'être qu'on puisse et qu'on doive être pour s'identifier logiquement tous les autres modes d'être et d'action, on ne saurait garantir une fois pour toutes des conditions d'autarcie réglant son exercice, car on ferait alors abstraction du seul besoin qu'il y ait à combler pour povoir combler tous les autres: le besoin de juger ce qui rend la vie humaine possible. En désirant promouvoir, contre la pragmatique socio- politique, la renonciation à toute volonté de puissance, l'éthique négative cherche à satisfaire un désir objectif en le faisant reconnaître comme un besoin de réflexion dont les résultats échappent à tout programme, mais elle continue à désirer s'assurer de la satisfaction par chacun de ce besoin de la méme façon que la pragmatique désire s'assurer du jugement de tous en l identifiant une fois pour toutes au respect du consensus. C est qu elle subordonne comme celle- ci le mouvement non- programmable de jugement de son mode d'existence à l'idéal moderne d autonomie autarcique qui continue à la fasciner. Tout se passe comme si l'homme n'y parvient à être lui- même que lorsqu'il éprouve sa liberté d'être ou de ne pas être ce qui, dans le langage, lui donne réalité à lui- même, sa liberté d'être ou non sa propre écoute de lui- même, d'être ou non le résultat (de croyance, d intention ou de désir) qui dérive de l'auto- affection en lui de la pensée par elle- même. Ce phénomene d'auto- affection n'y est censé être la réalite de l'homme qu'à condition que celui- ci soit toujours certain de pouvoir ne pas l'être. La seule certitude qu'il puisse ainsi atteindre pour se donner réalité consiste à être aussi indépendant de cette réalité d'écoute de soi qu'une chose l'est d'une autre pour pouvoir être juxtaposée à elle. La " thérapie" qu'opère le jugement philosophique (sans qu on puisse pour autant la viser comme telle) procède précisément de façon inverse: elle ne fait oublier les désirs d'être ce qu'on ne peut être – le désir d'immortalité par exemple – qu'en fixant aux seuls modes de vie et d'action qui rendent effectivement la vie humaine possible, qu en fixant aux seuls jugements qui se reconnaissent aussi vrais lorsqu'ils déterminent ces modes d existences qu'ils ont dû être pensées vrais pour avoir pu être pensés. C'est à cette condition que la réalisation des actions reconnues rendre la vie humaine possible peut être vecue elle- même comme une " action consommatoire" filtrée par le vrai comme une jouissance esthétique aussi nécessaire que la conscience de vérité. Cette esthé tisation accompagne l'action de la même faç on que la conscience de vé rité accompagne, lorsqu'elle l'accompagne, l'anticipation, la ré alisation et la mé moire de cette action dès lors que celui qui l'a fait s'y retrouve, qu'il y jouit en elle des conditions de son existence et de celle d'autrui. Cette esthé tisation philosophique et politique de la vie n'est cependant possible qu'à condition que la philosophie ait identifié dans le jugement le seul mouvement qui rende la vie humaine possible. A cet é gard, elle ne laisse pas la vie humaine comme elle est lorsque cette identification n'a pas encore eu lieu, mais elle la fait devenir ce qu'elle est, elle la fait devenir ce qu'elle ne peut devenir tant que cette vie ne se sait pas pliée à la loi de vérité.



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