Les lignes qui suivent répondent à une demande, venue des Etats-unis, de quelques
réflexions sur "la gueere et la technique" (pour un volume dirigé par Tom Conleu,
University of Wisconsin-Madison). Au beau millieu de la guere (mieux vaut le
noter: je commence à écrire le 26 février 1991, l'attaque terrestre est engagée,
son avenir reste incertain), enterprendre ce genre de réflexion pourrait être
incongru, voire indécent. Ce qui compte aujourd'hui, ce sont les enjeux immédiats,
les morts, les souffrances de toutes sortes, la grande pitié qui accompagne
toutes les guerres (je souhaite que quelque chose en reste accroché, colle à
ces lignes). Ce qui compte, d'autre part, ce sont les déterminations politiques,
les approbations ou les critiques, les mobiles et les raisons qui peuvent encore
engager, si cest possible, la responsabilité de chacun.
Pourtant, notre responsabilité est aussi, déjà, engagée d'une autre maniere encore: comme responsabilité de la pensée. A côté des considerations morales, politiques et affectives, "la guerre", telle quelle fait retour aujourd'hui, est au fond une réalité nouvelle, dans son archaïsme même. Si l'on préfère "le retour de la guerre", non pas comme réalité d'opérations figure (la Guerre) dans notre espace symbolique, est un phénomène d'une nouveauté indéniable, et singulière: car il se produit dans un monde où cette symbolique paraissait à peu près effacée. Cela, sans doute, mérite d'être pensé. Et cette pensée pourrait être urgente: il ne s'agit peut-être plus, désormais, de savoir à quel degré la guerre est un mal plus ou mois nécesssaire, ou un bien plus ou moins aventureux. ll s'agit - et il sagit pour le monde - de savoir à quel espace symbolique nous pouvons confier ce quon appele liberté, humanité.
I La guerre, malgré tout
L'apparece dun effacement de la Guerre symbolique ne concernait, bien entendu, que le "monde" formé par l'ensemble des nations qui composent le pôle d'"ordre", de "droit" et de "développement" de la planète. Les "tiers" monde n'a pas cessé d'être ravagé des conflits armés: mais tout se passait ou bien comme s'ils ne relevaient pas de la stricte catégorie de la guerre, ou bien comme si leur carractère local les empêchait d'accéder à sa pleine dignité symbolique. Depuis 1914, il semble en effet quie "la Guerre" exige, d'une manière ou d'une autre, d'accéder à une dimension "mondiale". Je reviendrai sur ce que cet adjectif implique. Relevons d'abord que cette "mondialité" se détemine moins par l'extension des aires de conflit (encore une fois, il y en a un peu partout dans le "tiers" monde), que par le rôle mondial - économique, technique et symbolique - de certains Etats dont la souveraineté s'engage dans la guerre. Car la guerre est nécessairement la guerre des Souverains ou bien, il n'y a pas de guerre sans Seigneurs de la Guerre: et c'est de quoi je veux parler ici. On pensera que ce n'est guère le chemin d'une question sur "la guerre et la technique". On verra bientôt qu'a défaut de concerner des techniques militaires (dont il n'y a rien de spécial à penser), l'attention portée au souverain de et dans la guerre dévoille celle-ci comme techné, comme art, execution ou mise en uvre de la Souverainete même. Or celle-ci est une ponctuation décisive, imperieuse, exemplaire de toute la symbolique de notre Occident.
La guerre des Etats et des coalitions d'Etats, la "grande guerre" (la "vraie"), qui ne procède pas d'abord d'une revolte ou d'une subversion envers des Etats (ou d'autres entités collectives), la guerre qui ne se manifeste pas d'abord comme guerre ou comme guérilla des "peuples", la guerre qui, de droit, fait partie - et partie excellente, exemplaire - de l'exercice de souverainetés étatiques/nationales qu'elle presuppose, la guerre proprement dite enfin telle quelle est définie depuis les débuts de notre histoire (jy revindrai),cette guerre donc, pour autant quil soit simple de la distinguer des autres, nou uavions cru la circonscrire, sinon la suspendre dans sa figure "froide" et dans la dissuasion nucléaire.
C'est elle qui fait retour, elle ou du moins tous ses signes. Ou bien encore, ce qui se passe, quelque nom que cela doive porter au juste, il aura fallu l'accompagner, le soutenir, l'illustrer et le décorer des signes, signifiants et insignes de la guerre. Cela aura été irrésistible, et cela n'aura pas tenu à une simple négligeance dans l'usage des mots.
Depuis quarante-cinq ans, et pour s'en tenir aux figures les mieux identifiables dun point de vue très formel, les guerres des Malouines et de la Grenade avaient préfiguré un tel retout. (Je dois à Robert Fraisse l'indication décisive de ce "retout", et, comme il l'ecrivait, du "contentement sauvage" dont fut accompagnée la guerre des Malouines.) Les autres opérations armées ne concernaient officiellement notre "monde" qu'au titre d'inventions de gendarmerie dans des conflits de l'ordre de la révolte, de la subversion ou de la "guerre civile" (dont le nom indique, comme la stasis grecque ou la seditio romaine, quelle n'est pas la guerre entre souverains, la "guerre guerrière"), ou bien dans des affrontements de souverainetés pour nous lointaines, et souvent plus ou moins douteuses. (Il faudrait exposer le détail des usages, revendications, manipulations, apories de la souveraineté dans le monde postcolonial, comme aujourd-hui dans le monde postsoviétique. Et y joindre le détail de nos rapports à toute cette souveraineté, dont le concept est nôtre).
Mais à present, il y a la guerre, et "mondiale" en ce nouveau sens qu'y sont impliqués plusieurs de ces Souverains dont nous déchiffrons les titres de manières complexes et contradictoires. Même si le conflit n'a pas tous ses enjeux entre Nord et Sud, leur presence mondialise encore, si on peut dire, la guerre mondiale. Il y a donc la guerre - le monde n'aura eu pendant trois mois que ce mot à la bouche. Mais avec cela, "la guerre", quy a-t-il au juste, et quy a-t-il aujourd-hui? Cest ce quil vaut la peine de se demander.
Le plus surprenant n'est pas qu'il y ait (s'il y a) cette guerre. Ce n'est pas, en tout cas qu'il y ait ce combat ou cette bataille, quelles qu'en soient la genèse et les modalités. Le surprenant est que l'idées même de guerre ait repris parmi nous droit de cité (on ne saurait mieux dire). Autrement dit, il est très remarquable que l'idée de la violence étatique/nationale légitime, si longtemps soupçonnée et même atteinte d'une délégitimation au moins tendancielle, ait pu regagner, ou presque, sa pleine légitimité. Ce qui veut dire: la légitimité de la Souveraineté, absolument.
On a dit, on a écrit qu'il n'etait ni exact, ni légitime en bonne sémantique politico-juridique, de se servir dans le cas présent du mot de "guerre". J'y reviendrai. Mais cette remarque est restée bien rare, confinée dans le purisme juridique et la belle âme morale, et le discours général, tout au rebours, s'est rué avec bonheur sur la sémantique, la logique et la symbolique de la gurre.
Celles-ci n'avaient jamais été annulées, sans doute. Mais encore un fois, la guerre semblait se tenir dans l'ombre où l'avaient plongée les guerres "mondiales" d'avant celle-ci. A la différence des siècles antérieurs, l'esprit du temps ne mettait pas le droit de guerre au premier rang des prérogatives de l'Etat - comme le faisait, par exemple, jusqu'à la Première Guerre mondiale, l'usage de dire "les Puissances" pour désigner les Etats.
En revanche, la faveur accordée à l'idée de l"Etat de droit" tirait attention vers ce qui, dans la souveraineté, est censé exempt de la violence et de son éclat. Mieux: vers cela où doit être effacée, sublimmée ou bridée la violence qui aurait présidé à l'institution du pouvoir. La guerre semblait reposer dans la paix des féodalismes et des nationalismes réputés défunts, ou obsolètes. L'éclat de la souverainete sy ternissait aussi. Au reste, on en avait fini avec les "idéologies" du "dépérissement de l'Etat": celui-ci semblait entre dans l'àge du self-control, déclinant au regard des compleyes mondiaux de la techno-économie, s'offrant en contrepartie dans un rôle -assez peu souverain - de gestion régulatrice, juridique et sociale.
Il se trouve que du nationalisme ressort de tous côtés (et parfois du féodalisme aussi). Ses figures sont héroïques ou dérisoires, pathétiques ou arrogantes, deignes ou douteuses, mais elles sont toujours ombrageuses, en somme par vocation ou par destination. Certes, une reconnaissance mondialisée de la "valeur" ou de la norme démocratique tend à réguler ces affirmations d'identité (et) de souveraineté. Les figures étatiques/ nationales ne seraient pas tracées par un geste violent, sombre et glorieux, elles seraient spontanement modelées, au sein d'une légitimité générale toute disponible.
On sait bien pourtant - et cette guerre, précisément, ravive le débat à ce sujet - qu'il n'y a pas (encore?) de droit supranational ou prénational. Il n'y a pas de "démocratie"(cest-à-dire, de fondement du droit) toute prête, au-dessus des nations, ou des peuples. Il y a tout juste un droit censé border les Etats-nations, peu sùr d'être fondé en universalité, et assez certain d'être dépourvu de souveraineté. Droit dit "international" dont cet "inter", cet entre fait tout le problème, n'était saissisable que comme espace vide de droit, vide de tout espèce de "mise en commun" (sans laquelle il nest pas de droit) mais bel et bien structuré et par la surveillance des Souverains.
Dans ce contexte, la guerre vient de faire reconnaître sa grande figure. Qu'elle soit "guerre" ou "police", que même elle ait lieu" ou non en tant que "guerre" en un sens il importe peu. Il a été admis, il a même été "requis" (on l'a dit) qu'il y ait la guerre. Pour un peu, nous aurions eu droit aux allégories de Mars ou de Bellone, au besoin temperées d'une belle, voire d'une arrogante exigence de "justice" et de "moralité".
A tout le moins (j'ajoute ceci en reprenant ces lignes après le cessez-le-feu), on nous annonce des parades de victoire, après que le monde entier ait adopté avec ravissement la fière formule de "la Mère de toutes les batailles" qui aura été le mot souverain du vaincu. Pour que se déploie ce qu'une autre parole souveraine avait nomme "la logique de la guerre", il fallait que soit perceptible, même de manière furtive (voire fuyante), le possible retour de cette figure. Les Etats concernés ont su capter des virtualités qui affleuraient dans les "opinions publiques": la guerre redevenait exigible, ou désirable. Les pacifismes n'étaient plus que de routine ou d'acciodent, du reste déconsidérés pour avoir naguère méconnu le péril fasciste, et pour ne représenter en somme, depuis le début du siecle, que l'exact revers de la "mondialisation" même de la guerre. Mais ainsi tout autant que le pacifisme se limite aujourd'hui à un habitus privé de substance, dont la morale ne s'articule, ni sur un droit, ni surtout sur une politique (saseule dimension respectable est la pitié: mais la tragédie guerrière n'est pas la seule en ce monde - en revanche elle seule semble avoir de la grandeur...) - tout autant, sur un registre bien différent, la réaffirmation de la guerre procède d'un habitus retrouvé, rejoué dans un nouveau contexte. Un habitus: une manèiere d'être, une disposition des murs, un ethos.
Quel est-il? de quoi est-il fait? Ma réponse, dans un premier temps, sera simple: c'est l'ethos même de la guerre, c'est cette disposition des murs, de la civilisation, de la pensée, qui affirme la guerre, non seulement comme moyen d'une politique, mais en tant que fin consubstantielle à l'exercice de la souveraineté, qui seule en détient le droit exceptionnel.
Cette réponse suppose que l'on convienne bien d'appeler "police", l'emploi d'une force de l'Etat du respect de son droit propre, et "guerre" l'exercice d'un droit souverain de décider d'attaquer un autre Etat souverain. Cette convention est précisemént ce qui vient d'être réactivé, qu'on ait voulu ou non le reconnaître (aux termes de sa Constitution, par exemple, la France n'est pas en guerre - et du reste, qui l'est au sens de quelle Constitution?)
Un droit souverain n'a rien qui lui soit supérieur (superaneus: qui n'a rien au-dessus de soi). Le droit de la guerre est le plus souverain de tous les droits, puisqu'il permet à un Souverain de décider qu'un autre Souverain est son ennemi, et de s'employer à le soumettre, voire à le détruire, c'est-à- dire à lui ôter sa souveraineté (la vie vient par -dessus le marché). C'est le droit du Souverain d'affronter ad mortem son alter ego: dans cette prérogative se trouvent, non seulement un effet de la souveraineté, mais sa manifestation suprême, et quelque chose de son essence même - comme le veut toute notre tradition.
Rien d'autre n'est valide, dans le contexte souverain de la guerre, sinon quelques conventions censées la maintenir dans un cetain ordre moral (jadis, sacré). Mais cet ordre n'est pas exactement supérieur à la guerre: il est l'ordre même dont la guerre est une extrémité souveraine, le fer de lance et le point d'exception. (C'est bien pourquoi Rousseau, contre presque toute la tradition, ne voulait pas y voir un acte spécial de souveraineté, mais "seulement une application de la loi"; la souveraineté de Rousseau est en débat intime avec l'exception, et avec l'éclat, qui ne peuvent pas la hanter...)
Ainsi la guerre est elle-même susceptible de créer un nouveau droit, une nouvelle distribution des souverainetés. Et telle est l'origine de la majorité de nos souverainetés - ou légitimités - étatiques et nationales. Tel est aussi le point par où la guerre révolutionnaire avait pu hériter, moyennant certains déplacements, de l'essentiel du concept de la guerre d'Etat. (A commencer par les guerres de la Révolution française, mixte de guerres d'Etat et des guerres menées au nom d'un principe universel, contre les ennemis du gendre humain. Dès ce moment, la question fut posée de savoir si l'on pouvait présenter une souveraineté universelle...)
Le droit de la guerre s'excepte du droit au point même où il lui appartient, comme une origine et commme un fin: en un point de fondement, pour autant que nous ne pouvons pas penser de fondement sans souveraineté, ni penser la souveraineté elle- même sans la penser en exception et en excès. Le droit de guerre s'excepte du droit en un point ou fulgure un éclat souverain. Le droit ne possède pas cet éclat, mais il a besoin de sa lumière, et de son événement fondateur. (C'est poirquoi la Guerre est aussi l'Evénement par excellence: non pas celui d'unne "histoire événementielle" qui égrène les dates des guerres, victoires et traités (cela même, pourtant, en dit déjà long), mais l'Evénement qui suspend et rouvre le cours de l'histoire, l'événement-souverain. Nos rois, nos maréchaux et nos philosophes n'ont pas pensé autrement.)
Toutefois, ce mode d'instauration du droit devient inadmissible dans un monde qui représente le droit lui-même comme sa propre "origine" ou son propre "fondement", que ce soit au titre d'un "droit naturel" de l'humanité, ou au titre d'une sédimentation irréversible des acquis d'un droit positif devenu peu à peu celui de tous (tandis que les soldats de l'An II pouvaient encore répresenter ce fondement comme une conquête à faire, ou à refaire). D'où le trouble qui nous saisit devant l'idée de la guerre, et très précisément, de la "guerre juste", expression qui pourrait bien soumettre en même temps la guerre au droit et le droit à la guerre. (Au demeurant et pour toute la tradition (j'y reviendrai), cette expression est en droit redondante, tout comme l'est en fait celle de "guerre sale"..)
Notre trouble témoigne de ce que notre monde - le monde de la "mondialisation" - déplace le concept de la guerre, avec tous les concepts politico-juridiques de la souveraineté. Le "retour" de la guerre ne se produit qu'au sein de ces deplacements - et c'est pourquoi certains ont tenté de dire qu'il ne se produit pas. Mais notre trouble témoigne aussi (et parfois, chez les mêmes), je ne dirai pas d'un regret, ni d'une nostalgie (quique...) mais d'une difficulté à se passer de l'instance souveraine, jusque dans son éclat le plus terrible (puisqu'il est aussi le plus éclatant). C'est cette resistance, en nous, de la souveraineté que je veux examiner - avant d'essayer de comprendre vers où, vers quel "autre" de la souveraineté nous pourrions aller. On verra comment cela passe par la "technique".
Je n'ignore pas quelles précautions il faut prendre pour que ce très simple programme ne s'avère pas donner dans le simplisme, voire dans la grossièreté de pensée. Je les prend donc:
1) mon intention n'est pas de réduire l'histoire de la guerre du Golfe à une pure et simple décision souveraine de la guerre, qu'elle ait été le fait d'un ou de plusieurs des acteurs. Dans un contexte général mêlè de guerre endemique, de séditions proliférantes, de souverainetés contestées et de polices multiples et conflictuelles (droits et intérêts étatiques, minoritaires, économiques, religieux, internationaux, etc.), il s'est produit un processus mixte de guerre et de police, où chacune n'a pas cessé de renvoyer à l'autre. Je ne prétends pas démêler jusqu'au bout la part de chacune, et sans doute ce n'est pas possible. Encore une fois, tout se déplace, et le coupe guerre/police ne se laisse plus manier simplement - si jamais celafut possible. Mais j'interroge, dans ce couple, ce qui semble bien maintenir obstinément, voire farouchement, en limite du droit lui-meme, l'exigence de la guerre, qui porte en elle et qui expose l'exception souveraine.
Car cette logique d'exception - du "souverain" entant que "sans droit" - on voit mal qu'aucune pensée disponible nous rende un compte satisfaiant. Le style aujourd'hui dominant d'un humanisme neo-kantien nous renovelle seulement la promesse infinie de moraliser la politique, tout en offrant au droit les armes d'une politique encore à moraliser. Le style révolutionnnaire a sombré avec toute prétention à désigner le sujet d'un autre droit, et le surgissement d'une autre histoire. quant au stule "décisionniste", il est relégué au sein du style "totalitaire". Nulle part d'issue, que ce soit pour penser hic et nunc la souveraineté, ou pour penser au-délà d'elle. Une histoire des doctrines et problèmes du droit international, de la souveraineté et de la guerre depuis le premier conflit mondial témoignerait largement de cette difficulté générale.
Pour le moment, nous ne pouvons que tirer les conséquences strictes de ce bilan. Je n'interprete donc la guerre du Golfe sous aucun de ces schèmes. Je pose seulement qu'entre un schème toujours faible et trouble de la "guerre (police) du droit" et un schème réactivé (réchauffé?) de la "guerre souveraine" s' étend un espace vide. Et cet espace n'est pas celui d'une "guerre des peuples": les peuples, pour le moment sont dans les musées de la Révolution, ou bien dans ceux du Folklore. Cet espace est bien un désert. Il n'est pas seulement troué de puits de pétrole et de cratères de bombes: il est le désert de notre pensée - aussi bien que celui de l' "Europe", et que celui de la désolation, de l'injustice économique et culturelle qui s'aggrave, à travers droits et guerres, dans le Golfe et ailleurs. Ala fin, il est vrai que le désert croît. Longtemps j'ai detesté la délectation morose que certains prennent a remacher cette sentence. Mais je l'avoue: le désert croît, et la stérilité de l'humanisme dominant, même plus millitant, mais arrrogant comme sont les faibles, laisse enfin eclater son irresponsabilité.
Je ne revendique pas ici l'invention d'une autre pensée: je veux situer son exigence, son extrême urgence. Car, une autre pensée, nous y sommes déjà, elle nous précède, et la guerre nous montre qu'il faut la rejoindre.
2) s'il est clair que ma préférence (que je tiens ici en retrait) n'a pas été, dans cette guerre, à la guerre, je n'ai pas moins une conscience très nette de ce que la grande majorité des partisans de la guerre se sont voulus partisans d'un droit supérieur, ou extérieur, aux souverainetés étatiques. De plus, beaucoup ont témoigné d'un sens précis des responsabilités de toutes les parties dans le conflit. J'écarte tout procès d'intention, je ne prétends pas qu'on a seulement dissimulé la guerre sous le manteau du droit. Certains l'ont fait, c'est trop clair, ce n'est pas interéssant. Ce qui est intéressant, c'est qu'on ait pu affirmer la guerre, et comment: de manière plus ou moins discrète ou guerrière, retenue ou compliquée.
Mais en même temps, il n'est pas question de suspendre, par un autre tour de simplisme aujourd'hui très en vogue, la considération des intérêts et des calculs qui font les enjeux économiques de la guerre, aussi sur un axe Est-Ouest que sur un axe Nord-Sud. Au reste, la dénégation a beau faire, tout le monde sait de quoi il s'agit, et il n'est plus nécessaire d'être au Parti pour partager, bon gré mal gré, quelques verites venues de Marx. Il ne s'agit pas de simple "détermination par l'économie". Il s'agit plutôt de ceci: quoi qu'il en soit des causalités, l'économie, est en train d'épuiser les perspectives, les espérances ou les fins. Ce qui n'est pas réglé sur elle relève, soit d'une timide protection juridique (où il ne s'agit plus de créer, de fonder un droit nouveau), soitdes compensation fantasmatiques (religion, parfois art, et politique aussi, désormais). Le retour de la figure de la Guerre répond à un désir exaspéré de légitimation et/ou de la finalité la ou plus personne ne peut croire que l'économie porte sa propre et universelle finalité legitimée (à cet égard, peu importe ce qui reste d'écart entre libéralismes et dirigismes). En vérité, au moment où l'on croit fêter la "mort" de Marx, l'économie politique de celui-ci (on la nommerait aussi bien la guerre économique) verouille tout notre horizon. Elle n'est pas souveraine, elle est dominante, ce qui est différent. Du coup, la politique se suicide dans le moralo-juridisme sans souveraineté - ou bien, et pour mieux servir la domination, elle cherche à redorer son blason souverain: ainsi avons-nous la Guerre, souveraine-esclave ambiguë de la "guerre" économique.
Je reviendrai sur ce monde sans fin. Sa critique ne doit pas être moins radicale que ne fut celle de Marx. Mais sana doute la radicalité ne passe-t-elle plus par l'instauration d'une Fin nouvelle, ni par la restauration de la Souveraineté en général. Au contraire: cette logique semble bien celle où la guerre économique irradie sans cesse la guerre souveraine, et réciproquement.
3) Il est vrai qu'en interprétant les faits et les discours sous le signe du retour d'une dimension de la guerre, d'une posture ou d'une posturation guerrière qu'on pouvait croire oubliées (sinon refoulées), je semble faire fi des réserves et des prudences dont on entoure une guerre que l'on désire "bien tempérée". Il est certain qu'il aura eu peu de discours proprement ou directement bellicistes (parler des "va-t-en guerre" a plutôt relevé de la polémique pacifiste; cependant, il y aura eu quelques effets remarquables dans les discours privés, et je ne serai certainement pas le seul à avoir entendu vanter "le bien que ca va faire aux Occidentaux de retrouver leurs couilles").
En reprenant ce texte après l'arrêt des combats, je veux ajouter ceci: au vu de la partie si inégale qui s'est jouée, comment ne pas penser qu'on a eu besoin du discours de la guerre, sans vouloir tout à fait d'elle - et tout en voulant son résultat? La "quatrième armée du monde" - n'a pas pu ni voulu se battre. Et la "première" s'est battue d'abord pour noyer sous les bombes la possibilité même de la bataille, quitte à brider son héroïsme en limitant ses propres pertes. Cela n'empêche pas les morts ni les destructionsni surtout l'énorme disparité de leurs quantités dans l'un et l'autre camp. Mais ces quantités ne font rien (tout d'abord...) à la dimension symbolique de la guerre: celle -ci s'articule seulement en termes de victoire et de défaite, de souveraineté affirmée, conquise ou reconquise. (Dans cette mesure même, cette guerre à la fois certaine et incertaine connaît une issue certaine et incertaine. A présent, l'Irak frappe des monnaies qui portent en exergue "la victoire est à nous", tandis qu'aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France, on prépare des parades militaires. Il est vrai que tout cela est de pure façade, et que pour le reste l'après-guerre propage la guerre civile, au moins en Irak et au Koweït, et remet en branle la guerre économique. Reste que "la façade" n'est pas rien dans les constructions du politique et la collectivité en général.)
Il est bien vrai que je suppose l'interprétation d'une quantité de détails, qui iraient, par exemple, de l'approbation de la guerre par des Parlements nationaux (mesure surégatoire dans une opération de police, aussi bien d'ailleurs que dans un état d'exception véritable et de grande urgence militaire), jusqu'à tous ces indices fournis par les sémantiques, les styles et les accents de tant de discours voués à l'urgence, au péril, au sacrifice, au devoir national, à la virilité martiale, au sublime des sombres foudres, au déchaînement des puissances premières (j'ai pu lire, dans un très grand journal francais:"mais comment se battre avec efficacité si l'on ne libère pas en soi les instincts primitifs?"; au demeurant, cette phase est sans doute irréprochable, prise telle quelle et dans le contexte de notre culture, et bien qu'elle témoigne de cet "ordinaire" en un état qui incline vers le vulgaire). Il faut y joindre les discours de la mission sainte: de part et d'autre, Dieu fut la partie, monotheos contre monotheos - ainsi que les appels à la "fondation" d'un ordre ou d'un règne nouveaux.
Je ne me soucie pas de collecter les documents, publics et privés. Leur masse est considérable. Il ne faut guère de violence interprétative pour y déchiffrer la présence d'une symbolique et d'une fantasmatique guerrières plus ou moins discrètement mêlées aux raisons du droit et de la police. Les secondes n'en sont pas pour autant disqualifiées, mais les premières doivent être mises dans le jour qui convient.
De plus, on ne peut oublier le rôle joué, de part et d'autre, par le désir et par le besoin politiques de racheter des échecs guerriers (le Viêt-nam, échec américain, et le Sinaï, échec arabe, bien que les deux cas soient très différents). Dans le cas des Etats-Unis, du plus puissant des adversaires d'aujoud'hui, ce qui était à laver n'était pas seulement l'humiliation de toute défaite, mais une guerre qui avait rendu la guere honteuse.
Enfin, on n'oubliera pas non plus le goû t si clairement étalé, pendant la préparation et la première phase de la guerre, pour le spectacle de la beauté épique et de la vertu héroïque. Après tout, ces images ne différaient pas de toutes celles dont son faits les films de guerre. Je ne veux pas pour autant mejoindre aux critiques de la "société du spectacle", qui n'ont pas manqué de qualifier cette guerre de "spectaculaire" (dénégation symétrique de celle qu'opérait le discours du droit). Car les images de guerre font partie de la guerre - et, peut-être la guerre est-elle comme un film, avant qu'un film n'imite la guerre. Avant l'horreur et la pitié, par desquelles il faut finir, il n'y aurait aps de guerre sans un élan guerrier de l'imaginaire. Son spectacle est inextricablement mêlé à la contrainte mécanique, parfois hébétée, qui fait avancer le soldat. Les psychologues de l'armée américaine ont pris plaisir à expliquer (à la télévision) que les boys ne marchaient pas pour une cause, le droit ou la démocratie, mais seulement pour ne pas flancher devant leurs compagnons. Les ressorts de l'honneur et de la gloire sont déjà par eux-mêmes de l'ordre du "spectacle", et on ne peut les démonter par la courte dénonciation d'un age moderne de la simulation généralisée et marchandisée. (Au reste, et comme il arrive toujours avec ce type de discours, on était fondé à se demander, à lire certaines critiques de la "guerre-spectacle", quelle nostalgie se faisait ainsi connaître pour la bonne vraie grandiose guerre d'antan.) Ce qui est en jeu dans le "spectaculaire" de la guerre renvoie beaucoup plus loin jusqu'aux extrémités de toute une culture (dont l'Islam est partie prenante), et sans doute au-délà encore.
Je ne prétends pas que l"épopée est de retour - ni l'homérique, ni la napoléonienne, ni même celle qu'on a pu encore associer, par exmple, aux combats de Rommel et de Montgomery, de Leclerc ou de Guderian. (Tout de même, on a pu parler du "passé de légende, d'unités ou de vaisseaux qui portaient dans le Golfe l'aura des anciens de la dernière guerre mondiale.) Pour un retour de l'epopée, il s'en faut de beaucoup, mais ce "beaucoup" n'est pas assez pour qu'il ne reste rien de l'affirmation ni de la célébration de la guerre. Il reste au moins bien des facettes d'un éclat souverain. Dans la guerre, c'est une souveraineté éclatante, incandescente et fascinante, qui est saluée (pour l'instant le temps d'un éclair). Mais n'est-ce pas là une partie essentielle de ce dont nous pensons être dépossédés en général: l'éclat, les figures du Soleil? Car notre monde ne se représente pas comme en manque de puissance, ni d'intelligence, ni même tout à fait de grâce. Mais à coup sû r, le manque de Souveraineté structure une part essentielle de sa représantion de soi, et donc de son désir.
II Fins souveraines
Ce qui a fait retour, ou ce qui est en reste avec la guerre, n'est évidamment pas de l'ordre des techniques militaires. Car l'usage de ces techniques n'a jamais cessé à travers toutes les quasi-guerres, guérillas de libération, et leurs répressions, opérations de police politique, économique et juridique. Mais surtout, ce qui vaut des techniques qu'on peut penser proprementmilitaires, vaut bien plus encor des techniques dites "civiles", employées à des fins militaires. Or la différence est à peu près impossible à faire entre les deux. La psychologie est aussi une arme, et réciproquement, on ne compte pas les progrès que les recherches militaires ont fait faire à des techniques civiles (par exemple, dans le domaine des somnifères). Une différence spécifique commence peut-être vraiment, d'une part au niveau des finalités de destruction massive (mais on soupçonne combien même ce critère peut être délicat à manier, en tout cas du côte des destructions matérielles, qui peuvent intervenir dans des activités civiles) - et d'autre part, et surtout dans l'ordre des marques symboliques (uniformes et insignes des armées). Il y a des uniformes hors de l'armée, mais la où il y en a, il y a aussi de l'armée, comme un principe ou comme un modèle plus ou moins latent. Jusqu'à cette ligne de partage, toutes les techniques en jeu, de la fabrication et de l'usage d'un fusil ou d'un poignard au maniement logistique et stratégique d'armées entières ne fournissent rien pour dégager l'idée de la guerre comme telle.
C'est bien pouquoi, en un sens, il n'y a pas de question spécifique aux techniques de la guerre, sinon, comme en tout domaine technique, des questions techniques, qui ne permettent pas plus ici qu'ailleurs de questionner ou de penser "la technique". Dans les premiers jours de cette guerre, la mise en vedette de certaines technologies permettait d'observer comment les discours favorables ou défavorables à la techniquen'avaient rien à faire avec celle-ci, mais épousaient exactement les partis pris, les problèmes ou les apories de la guerre elle-même. (Le mot anglais technologie est bien venu pour suggérer une logique propre de la technique, sur laquelle n'embraye presque jamais l'affairement des discours réglés sur le "sens" et sur les "valeurs".) On a célébré la puissance du feu technologique, de ce complexe électronique, chimique et mécanique qui produit entre autres, le "missile", nouveau venu dans la série immémorable des emblèmes guerriers, glaive, casque ou canon. On s'est félicité des auto-limitationspossibles de cette même puissance, dans un discours de laguerre "chirurgicale" qui répondait à la thèse du droit: afficher des limites plus restreintes que celles des conventions internationales, c'est rendre plus crédible l'interprétation en termes de "police". On a déploré les possibilités terribles offertes par de nouvelles techniques (par exemple, la "vitrification" par les bombes à souffle; quant aux bombes à fragmentation, au phosphore et au napalm, elles sont déjà bien connues...) Enfin, on a craint un recours aux techniques que les conventions banissent: l'ensemble NBC, interdit aujourd'hui, mais dont l'usage effectif dans le passé et dont les virtualités catastrophiques jouent un rôle stratégique évident. A cet égard, du reste, les conventions su les moyens de guerre ne cessent de manifester la fragilité du droit qui les sous-tend: non seulement il est infiniment difficile de légitimer, au nom de principes humanitaires, la distinction entre certaines armes et certaines autres, mais la collision, voire la contradiction, entre ces principes et ceux de la guerre ne cesse d'être perceptible, et de reconduire tout le "droit de la guerre" à son fondement dans l'exception souveraine. Il est clair que ce n'est pas du droit - ou de la logique - propre de la guerre qu'on peut inférer, par exemple, l'interdiction d'étendre la destruction jusqu'au patrimoines génétiques. Mais c'est aussi pourquoi on a pu observer, juqu'a un certain point de cettte guerre, les progres discrèts que pouvait faire l'idée d'un emploi d'armes nucléaires tactiques, en réponse à la menace chimique de l'Irak. (Il se pourrait bien que l'arme atomique ait été plus qu'on ne l'a dit un enjeu capital de ce conflit: cette arme, sa possesion, et son usage dasn la prochaine guerre...) - On pourrait développer des considérations parallèles au sujet de la protection des civils. Au demeurant, tout cela est bien connu, ce qui veut dire, comme de juste, qu'on n'en vetu rien savoir.
Ainsi, il n'y a pas de "question de technique" propre à la guerre, pas plus, sans doute, qu'il n'y a de "question la technique" en général, tant qu'on entend par là une question posée à la technique, ou à son sujet en plaquant sur elle des critères qui ne relèvent pas d'elle. La guerre au missile n'est meilleure, ni pire, que la guerre à la baliste: il s'agit toujours de la guerre. Et la communication n'est ni meilleure, ni pire, portée par des fibres optiques ou par des messagers à pied: il s'agit plutôt de savoir ce que veut dire "communication". Si la civilisation "technicienne" déplace, en tant que telle, les concepts de la guerre ou de la communication (ou de la santé, ou de la vie, etc.), alors il doit être question de ces concepts eux-mêmes, de leur "devenir-technique" dans un espace général du devenir-technique du monde. Mais il ne s'agit pas d'évaluer des instruments nouveaux pour les fins inchangées d'un monde toujours ancien.
La guerre est sans doute un terrain privilégié pour mettre au jour l'inanité de toutes les considérations sur la technique qui ne procèdent pas de ce préalable (il faut bien avouer que ce sont les plus nombreuses). Il est clair que les techniques ne sont pas responsables de la guerre, pas plus que la guerre ne l'est des techniques qui ne lui sont pas propres - bien que les techniques offrent des moyens à la guerre, et que la guerre suscite des progrès techniques. Les problèmes éthiques, juridiques et culturels posés par des techniuques civiles (nucléaires ou biologiques, par exemple) ne sont pas moins aigus que ceux posés par certaines armes. Il est même probable que la disparité entre les deux ordres de problèmes s'est beaucoup réduite depuis, par exemple, l'epoque de l'invention de artillerie (ce qui, sans doute, témoigne de ce "devenir-technique" du monde dont il faut rendre compte). Mais les interminables discours de célébration ou d'exécration de la technique, fondés sur des "valeurs" obstinément étrangères à ce devenir, ne peuvent pour finir que masquer ce qu'il en est de "la guerre", aussi bien que ce qu'il en est désormais de "la médecine" ou de "la famille", etc.
Il n'y a pas de "question de la technique" correctement posée aussi longtemps qu'on considere dans les techniques des moyens au service de fins. Toutes les "questions" sauf les problemès des techniciens en tant que tels, se posent alors dans l'ordre des fins: pratiques ou éthiques, politiques, esthétiques, etc. Tant que la guerre est elle-même considérée comme un moyen au service des fins (politiques, économiques, juridiques, religieuses, etc.), elle tombe sous cette logique. Et tel est le véritable enjeu de la formule de Clausewitz, que "la guerre est la poursuite de la politique par d'autres moyens". Cette formule signale une mutation moderne de la pensée de la guerre - et cette mutation implique une mise à distance, et sans doute une sorte de dénégation plus ou moins confuse de la pensée "classique", pour laquelle la guerre est l'execice, la mise en uvre ou l'expression extrême de la souveraineté. Comme ja l'ai déjà dit, cette pensée est toujours, en droit, la seule pensée rigoreuse de la guerre. Le déplacement engagé avec Clausewitz reste encore à mener à terme: c'est peut-ètre la fin de la guerre.
Pour la pensée de la guerre qui est toujours la nôtre, la guerre est la technioque par excellence de lsa Souveraineté: elle en est la mise en uvre et l'exécution (la fin) suprême. Une "technique" en ce sens n'est pas un moyen, mais un mode de l'exécution, de la manifestation et de l'effectuation en général. Très exactement, c'est le mode d'accomplissement qui se distingue du mode "naturel" comme son double et son rival en achèvement. Lorsqu'on a recours, dans un usage contemporain qui remonte à Heidegger, (et plus discrètement à Nietzche, sinon aux romantiques allemands), aux termes grecs de phusis et de techné, c'est pour donner des noms specifiques à ces "modes d'achèvement", en les distinguant bien de la "nature" comme ensemble de matières et de forces, doué de ses lois propres, et de la "technique" comme moyen "artificiel" de parvenir à des fins. Phusis et techné - on pourrait dire "éclosion" et "art" - sont deux modes de l'accomplissement, et sont a cet égard le même (non l'identique) dans leur différence: le même de l'accomplisement en général, de la mise en uvre ou de l'exécution. Par conséquent, deux fois le "même" de la fin, non deux finalités mais deux finitions (comme une finition "cousu main" et une finition "cousu machine" - comparaison bien propre à rappeler aussi la hiérarchie que nous mettons "tout naturellement" entre les deux finitions...). Ces deux modes ne cessent pas, en outre, de renvoyer l'un à l'autre en un double rapport, depuis Platon et Aristote appelé mimésis: ce n'est pas que l'un "copie" l'autre ("copier" est précisément impossible dans ce cas), c'est que chacun rejoue le jeu de la fin ou des fins, art ou éclosion de la finition.
La finition consiste à exécuter - ex-sequor, suivre jusqu'au bout - en portant quelque chose à l'extrémité de sa logique et de son bien propres, c'est-à-dire a l'extrémité de son être propre. Pour notre pensée, l'être en general, ou plutôt l' être propre ou l'être en propre, dans chacune de ses effectuations ou existences singulières, a sa substance sa fin et sa vérité dans la finition de son être. Ce trait appartient même si évidemment, pour nous, à l' "être" en général (ou à la "réalité", à l' "effectivité") qu'il paraît étrange de tenir à énoncer cette redondance.
Etre n'est pas être-à-demi, pensons-nous , c'est être présent et achevé, complet, fini, et chaque fois, pour soi final, terminal, exécuté. Tout le problème, s'il y a un problème, est de savoir si l'exécution, la finition, est finie ou infinie, et en quel sens de ces termes. Comme on verra, les questions de la technique et de la guerre renvoient en toute dernière instance à cette articulation problèmatique.
Phusis et techné sont ainsi l'être, le même se jouant deux fois, dans une différence sur laquelle il va falloir revenir. Pour le moment, ajoutons simplement que l'histoire, est le régime général d'une torsion ou d'un déplacement qui affecte cette différence.
Si donc il y a "question de la technique", c'est uniquement à partir du moment où la technique est prise en compte comme finition de l'être, et non comme moyen pour quelque autre fin (science, maîtrise, bonheur, etc.). Et par conséquent comme une fin en soi, sui generis. La technique est une "finalité sans fin" (=sans fin extinsèque) d'un genre qui reste peut-être à découvrir. Et c'est à une telle découverte que nous expose notre histoire, en tant que devenir-technologique de l'être ou de sa finition.
Ce qui fausse dans le principe tant de considération sur la technique, c'est de lui vouloir des principes et des fins hors d'elle-même - et par exemple dans une "nature" qui ne cesse pourtant pas d'entrer ele-même dans un devenir-technologie... De même que nous n'avons pas cessé, naguère, de rapporter la "nature" à quelque Puissance souveraine - création et gloire d'une Puissane, nommée Dieu, Atome, Vie, Hasard ou Humanité - de même nous n'avons de cesse d'obtenir de la technique, et pour la technique, un Deus ex machina, autre Puissance souveraine qu'au demeurant les tendancesles plus habituelles de nos représentations mènemt à désigner comme un Diabolus ex machina (c'est toute l'affaire de Faust). Ex machina, le Deus devient diabolicus parce qu'il n'est plus le "technicien de la nature" ou le Technicien Naturel, c'est-à-dire celui qui rapporte toutes choses à une Fin ou à une Finition absolue, transcendante ou transcendentale, etsouveraine. Car nous dénions à la "technique" le régime de la fin et plus encore celui de la Fin Infinie en ce sens.
Peut-être Leibniz était-il plus proche d'une première conscience claire de la technique, en cherchant à mettre au jour une machina ex Deo - à moins qu'il ne convienne plutôt de le combiner avec Spinoza, dans un Deus sive natura sive machina: après quoi la "mort de Dieu" signifie l'exécution rigoreuse du programme ainsi engagé, la machina ex machina (ex natura), celle qui n'en finit pas de finir, et dont il nous reste à penser la loi et l'enjeu.
Il ne faut pas ommetre ici de considérer la position singulièrement marquée que notre pensée assigne à la guerre entre "nature" et "technique". (Notez aussitôt l'ambiguïté "toute naturelle" de notre compréhension d'une telle phase: s'agit-il de la guerre considérée dans une position intermédiaire entre nature et technique, ou bien s'agit-il de la guerre qui a lieu entre nature et technique? Précisément, nous sommes prêts à penser les deux choses ensemble.) La guerre est qu'il y a de plus et/ou ce qu'il y a de moins "naturel". Elle relève de l'intinct le plus brutal et/ou du calculle plus froid, etc. Cette position n'est pas sans rapport avec celeque nous donnons à la "beauté" entre l'"art" et la "nature". Cette position à la fois problématique et privilégiée - et elle-même rejouée deux fois entre deux ordres, l'art et la guerre, censés de quelque manière opposés l'un à l'autre - n'est pas indifférente, et nous y reviendrons.
Toute considération sur les fins reconduit à la souveraineté. La puissance des fins, en tant que puissance de l'ultime ou de l'extrême, réside dans une souveraineté. Et toute fin, en tant que telle, s'ordonne nécessairement à une fin souveraine (un souverain bien"). Pour toute notre pensée, la fin est dans la Souveraineté, et la Souveraineté est dans la Fin. La transcendance absolue, ou l'abîme, ou le mystère des fins suprêmes dans toute la tradition - l'impossibilité d'assigner, par exemple, le "contenu" du Bien de Platon ou de la Loi de Kant - tiennent exactement à ce cercle: ce qui est souverain est final, ce qui est final est souverain.
La Souveraineté est la puissance de l'exécution ou de la finition comme telle, absolument et sans plus aucune subordination à quelque chose d'autre (à une autre fin). La création divine et la décision princière en composent la double image: faire, ou défaire, un monde soumettre à une volonté, designer un ennemi. C'est bien pourquoi, avec la guerre, le pouvoir exécutif accède a un état exceptionnel, prévu par le législatif et contrôlé par le juridique, mais touchant malgré tout, en droit comme en fait, a l'extrémité de décision et de puissance (décision puissante et puissance décisoire) où il accomplit le plus proprement son essence "exécutive", l'essence souverainede l'être dont il est le "pouvoir" (le Prince, l'Etat, la nation, le peuple, la patrie, etc.).
C'est pourquoiil est forcément un peu court d'accuser une puissance souveraine de vouloir la guerre. L'exécution de ce vouloir fait non seulement une des fins propres de l'organe exécutif, elle représente aussi le mode extrême de ces fins et ainsi, non plus un organe, mais la souveraineté elle-même en sa finition - aussi longtemps du moins que nous pensons la souveraineté selon le seul concept qui en soit disponible. Dans la guerre, quelque chose va immédiatement au-délà de tous les buts de guerre possibles, défensifs ou offensifs: àl'accomplissement du Souverain comme tel dans un rapport d'opposition absolue avec un autre Souverain. La guerre est indissociablement la phusis et la techné de la souveraineté. Son droit, l'eception de son droit a bien pour pendant le droit de grâce: mais avec ce dernier, le Souverain ne s'identifie ni ne s'exécute vis-à-vis de l'autre.
S'il en était besoin, on trouverait des confirmations dans la charge symbolique ou fantasmatique particulière des instruments et machines de guerre. Or il est difficile de nier que si la guerre du Golfe n'a donné lieu au duscours explicite de la souveraineté que de manière embarrassée et fuyante, voire dégéneratrice, en revanche elle a suscité un deploiement exceptionnel d'images de chars, d'avions ou de missiles, de guerriers casqués, images saturées de cette charge symbolique, et même, images de la saturation symbolique elle-même, qui pourrait bien constituer un trait de la finition souveraine.
Les objets perdent leur caractère symbolique à mesure que croît leur technicité, celle du moins qu'on pose en termes de fonctionnalité (de moyens); mais celle-ci n'empêche pas l'objet d'être à nouveau investi symboliquement (ou fantasmatiquement). Ainsi d'une faucille, d'un marteau, d'un engrenage et même d'un circuit imprimé. Nulle part cependant, aujourd'hui (mais enfait, comme hier) le symbolisme ne peut adhérer à la fonction de manière aussi immédiatement évidente que dans l'image d'une arme de guerre. Et sans aucun doute, cette adhérence provient de ce que cette image ne présente pas un outil de destruction, mais d'abord l'affirmation du droit souverain de la puissance souveraine à exécuter une destruction souveraine, ou à s'exécuter dans la destruction comme Déstruction (de l'autre souverain). Ce n'est qu'à peine une fonction, c'est la destination: à donner et à recevoir la mort collective, la mort sublimée dans le destin de la communauté, la communauté identifiée dans une exposition souveraine à la mort. (La Mort, vraie Souveraine en toute cette affaire? on y reviendra.)
C'est ainsi que la guerre confine à l'art. Non pas a l'art de la guerre, c'est-à-dire à la technique du stratège, mais à l'art pris absolument en son sens moderne c'est-à-dire à la techné comme mode d'exécution de l'être, comme son mode de finition dans l'éclat du beau ou du sublime, double et rival en souveraineté de l'éclosion de la phusis. (Au reste, celle-ci n'a plus lieu désormais que médiatisée dans la techné, si même on peut dire qu'elle ait jamais eu lieu "en soi", autrementque comme l'image de la souveraineté de la techné.) Sans doute, l'esthétisation du spectacle guerrier relève aussi de la dénégation ou de la dissimulation. Mais cette manipulation n'épuise pas une esthétique (une présentation sensible) de la destination de la communauté: la mort des individus s'enlève dans la figure du souverain - chef ou nation - où elle trouve sa finition. La guerre est le monument, la fête, le signe sombre et pur de la communauté dans sa souveraineté.
La guerre est par essence collective, et la collectivité douée, comme telle, de souveraineté (le Royame, l'Etat, l'Empire) est par définition douée du droit de guerre ("Bellum particulare non proprie dicitur", Thomas d'Aquin, S.T., IIa IIae,123,V). L'histoire entière du concept de guerre montrerait le jeu constant de sa détermination dans un double rapport à la res publica (la chose publique en tant que bien et fin en soi) et au Princeps (au principe et au principat de l'autorité souveraine). Non seulement le second est en charge de la première, et le Prince a le bras armé nécessaire à la République, mais aussi, la chose publique en tant que telle doit présenter et représenter son caractère absolu et final, sa souveraineté, et son bras armé doit aussi tenir le drapeau de sa gloire.
C'est en ce point précis que le droit de la république - de toute espèce de la république jusqu'ici - touche inévitablement a l'exception du prince, quelle que soit la forme du gouvernement. La démocratie, jusqu'ici, n'a pas déplacé profondément ce schème: elle l'a seulement repoussé ou refoulè dans l'ombre de ses propres incertitudes (c'est-à-dire, de l'incertitude sur sa propre souveraineté, incertitude qui lui est juqu'ici consubstantielle). Le schème de l'exception souveraine ne cesse donc de faire retour, comme le refoulé, et comme la perversion de la démocratie, que ce soit dans les innombrables coups d'Etat, grands ou petits, de son histoire, ou dans le devenir-totalitaire (l'exception se transforme alors en un doublage de la structure de l'Etat par une autre, qui incarne la vraie souveraineté).
Depuis la Première Guerre mondiale, pourtant, c'est la démocratie comme telle - telle qu'elle a fini par se présenter comme principe général pour l'humanité, si ce n'est tout à fait comme sa Fin - qui a été censée douée du droit de guerre, transformant ainsi la guerre en défense de la res publica de l'humanité. Il a fallu pour cela qu'un paus neutre (les USA - quand on y songe, la neutralité est une forme étrange de souveraineté, aussi logtemps qu'il y a plusieurs Souverains...) décide de sortir de sa neutralité au nom du droit des gens, et qu'il désigne explicitement comme son ennemi, non pas un peuple ou une nation, mais des gouvernants jugés dangereux pour le bien de tous les peuples ("civilisés"..). Dans la guerre mondiale, la démocratie ne fait pas la guerre à un Souverain (l'Allemagne, les pays de l'Alliance) mais à de mauvais chefs.
(Note ajoutée le 6 avril 1991: aujourd'hui, devant la répression des Kurdes par le même chef souverain auquel on a infligé la "police" du droit, les Puissances hésitent entre le respect de sa souveraineté à l'intérieur de ses frontières, et l'affirmation par la "communauté internationale" d'un droit d'ingérence dans les affaires du pays... On ne saurait mieux illustrer l'inconsistance et les aporie, aujourd'hui du couple des notions de "droit international" et le "souveraineté". Cela dit, ce ne sont évidemment pas ces difficultés conceptuelles qui motivent les jugements divers et les hésitations... Mais ces difficultés expriment l'état réel d'un monde que la souveraineté embarrasse, sans qu'il sache la déplacer ou la dépasser.)
Pour que la décision de combattre, naguère l'Allemagne, aujoud'hui l'Irak, au nom du droit des gens devienne une décission (et non un souhait), il a bien fallu qu'elle prenne forme et force dans et par la souveraineté d'un Etat, - et/ou d'une alliande d'Etats. Qu'un ou plusiers Etats parlent au nom du droit des gens, et usent en ce nom des prérogatives du jus belli, c'est encore et toujours le fait d'une décision souveraine (ou d'une alliande de telles décisions). En un sens, c'est même un surcroît de souveraineté par rapport au Prince de la tradition. C'est bien pouquoi, dans la guerre du Golfe, le va-et-vient entre l'autorité de l'ONU et celle des USA (et, si l'on y tient de quelques autres Etats...) a été si complexe et si simple à la fois, si délicat et si peu délicat. La légitimité sans souveraineté du "droit international" avait besoin d'une techné souveraine - et non, comme on voulait le faire croire, d'un simple moyen d'exécution. Mais ce Souverain avait à son tour besoin de la légitimité du droit des gens pour asseoir des décisions et des prétentions qui ne peuvent être qu'aux dimensions du monde, comme le sont les principes et les promesses du droit (qui, pour autant, n'en restent pas moins sans fondement, c'est-à-dire sans souveraineté et sans "finition"..).
Ici comme partout, c'est du Bien public et de la Paix qu'il est uniquement question. Là encore, toute l'histoire de notre pensée de la guerre témoigne dans ce sens, depuis Platon et Aristote juqu'aux docrines chrétiennes puis républicaines. Lorsque Henry Kissinger déclarait, il y a peu, que "le bur de toute guerre est d'assurer une paix durable", sa sentence avait pour elle (ou contre elle?) vingt-cinq siècles de répétition philosophique, théologique, éthique et juridique. La guerre occidentale a toujours pour fin la paix, au point qu'il faut même "se battre en pacifique", selon le mot d'Augustin à Boniface (epist. 189). L'Etat qui se donne la guerre pour fin de sa structure et de sa formation, c'est Sparte, que Platon soumet à une critique sévère. Sans doute, le principe de la paix finale a été plus d'une fois infléchi, non seulement comme il est évident, dans les faits, mais dans la théorie même (par exemple, dans le mélange à la logique de la "paix d'une logique de la conversion religieuse, ou de celle de l'occupation de territoires revendiqués comme patrimoine). Néantmoins, la régulation théorique générale de la guerre occidentale reste celle de la guerre pacificatrice (dont le motif s'est etendu jusqu'a couvrir l'exportation de certaines "paix colonisatrices). La guerre occidentale se dénie en tant que fin souveraine, et ce déni, comme de juste, fait son aveu.
Il faudrait prendre ici le temps d'analyser le jeu compexe des trois monothéismes "du Livre" - qui sont aussi les trois monothéismes "de la Communauté" et donc de la Souveraineté. L'israélite (du moins juqu'a la destruction du Temple) et l'islamique, chacun d'eux au sein d'une complexité propre, réservent la part d'un principe de guerre qui ne se confond pas avec la paix des peuples Le chrétien propose une autre complexité qui méle en particulier le modéle de la pax romana et un modèle de la guerre à l'Infidèle. Même en tant que religioon de l'amour, il ne se confond pas simplement avec un principede paix: car il y a des ennemis de l'amour, et surtout, l'amour divin est d'une autre essence que l'amour humain. C'est dans son devenir-moderne (engagé, il est vrai, dès le début) que l'amour chretien, relevant en lui le principe des le debur) que l'amour chretien, relevant en lui le principe de l'irénisme philosophique grec (qui spose congédiée l'épopée, qui mime ce congé dans l'installation du logos), devient entièrement principe de paix, et de paix dans un droit des gens universel. Le dieu d'amour y perd peu à peu sa divinité, et l'amour dans la paix perd sa souveraineté. La paix de l'humanisme est sans force ni grandeur, elle n'est que l'énervement de la guerre.
Privé de Temple et de tout lieu de souveraineté, Etat et sol, le monothéisme juif doit être anéanti, dans un au-délà de la guerre même, précisément pour se manque de souveraineté. A l'inverse, ressuscité au service d'un étatisme et d'un nationalisme occidentaux, le djihad islamique ranime une flamme de Croisade en face de la paix et de la police du droit. A chaque instant, pourtant, le monotéisme juif peut à nouveau identifier et assigner la Souveraineté sublime qu'il met en jeu - et à tout instant, l'Islam peut abîmer dans la contemplation et l'abandon la Souveraineté absolue qui scelle sa communauté. Ainsi, le triple monothéime est installé dans le double régime, d'une part de la guerre des Souverainetés, et d'autre part, en chacune d'entre elles, de la tension entre son exécution et son retrait.
Mais la symbiose du triple monothéisme et de son autre/même le monologisme philosophique, se présente ainsi sous le signe d'une geurre des principes: guerre souveraine (celle des trois deiux en guerre avec le triple dieu) contre guerre pacifiante - ou bien encore, affrontement de la guerre souveraine et de la paix souveraine. Cet affrontement est présent dans la philosophie elle-même, entre une requête absolue de la paix (qu'exige le logos) et recours incesant au schème du polemos (que n'exige pas moins le logos qui s'y médiatise). Mais la souvetaineté de la paix reste une souveraineté promise et/ou idéale, tandis que la souveraineté de la guerre est déjà donnée. Elle laisse dans le polemos la trace de l'éclat divin, du chant épique et du privilège royal. C'est ainsi que jusqu'à nous, dans la philosophie comme dans totesles nervures denotre culture, la guerre pour la paix ne peut pas cesser d'être guerre pour la guerre, et contre la paix, quoi qu'elle en ait. La technique au service de la paix ne peut pas ne pas être reprise dans la techné de la souveraineté - c'est-à-dire dans la Souveraineté en tant que techné, exécution et finition de la communauté (réputée n'est pas communauté par phusis, ou avoir sa "nature" dans la techné politiké; à cet égard, il faudrait bien entendu montrer comment, svec les Grecs, la techné politiké se dédouble principiellement en techné souveraine et en techne de la justice ou du droit, mettant ainsi au programme leur impossible suture...)
Il s'ensuit que la souveraineté de la paix, lorsqu'elle est revendiquée, n'est pas en symétrie avec celle de la guerre. La paix serait plutôt le bien "suprême" dont la suprématie ne pourrait pas se manifester comme telle, ni dans la gloire, ni dans la puissance, ni dans l'identification collective. Il lui reste la pâle colombe... La paix serait la suprématie de l'absence de distinction suprême, de l'absence d'exception au sein d'une règle partout indéfiniment et également bouclée sur elle-même. Mais ainsi, la paix ne peut pas ne pas avoir, pour toute notre culture, quelque allure de renoncement. Car enfin, tout exigepoour la Souveraineté proprement dite l'incandescense de l'exception et la distinction identifiable de la finition.
(Et de fait, aura-ton jamais vu une Paix identifiable, présentable en personne, sinon sous le nom et sous les insignes d'un Empire - pax romana, pax americana?)
Ainsi, la souveraineté du droit, qui devrait structurer la paix, est-elle inévitablement, et si peu que ce soit, souveraineté par défaut - tandis que la véritable souveraineté a lieu, non seulement dans la plénitude, mais dans l'excès, et comme excès. Cette disposition fondamentale empêche que la guerre, juqu'ici, puisse jamais simplement devenir une technique pour mettre la force au service du droit, sans être toujouours aussi la techné de l'affirmation souveraine.
Il ne suffit donc pas de revenir infatigablement à l'exigence finale de la paix - pas plus qu'il ne suffit d'en dénoncer l'illusion, et de s'en rémettre au réalime de la force. Ces deux faces d'une même attitude ont réglé pour l'essentiel notre rapport à la guerre récente, moyennant le refoulement total ou partiel de ce que j'ai tenté de rappeler. Accepter d'en rester là, c'est aussitôt préparer les guerres à venir - et sans même vouloir savoir si la retenue dont a fait preuve, à certains égards du moins, la conduite de cette guerre-ci (au point qu'il n'y a pas eu "vraiment" guerre - bien qu'il y ait eu toute la destruction désirable...) ne représente pas une étape encore modeste vers une "relégitimation" complète de la guerre, dont les conditions de possibilité ne seraient pas aussi éloignées qu'on aurait voulu de croire, ou le faire croire.
On me dira que l'accent mis ainsi sur l'ordre symbolique de la souveraineté dénie simultanément ou alternativement l'authenticité de l'exigence du droit et le jeu des forces de l'économie. Il n'en est rien, on va le voir. Mais un ordre symbolique si largement et si profondément innervé dans toute une culture produit, comme on le sait bien, tous ses effets dans le réel (et donc, par exemple, dans l'économie et dans le droit - mais en vérité, aucun de ces "ordres" ne relève tout simplement du symbolique ou du réel...). Et il est important de ne pas méconnaître ces effets. Tout autant que l'art, sans doute, la guerre proprement dite est absolument archaïque dans sa symbolicité, ce qui signifie sans doute qu'elle échappe à quelque chose de l' "histoire" en tant que progrès d'un temps linéaire et/ou cumulatif. Mais elle fait retour lorsqu'il s'agit d'ouvrir à nouveau dans ce temps un certain espace: celui de la présentation de la Souveraineté. Cet "archaïsme" (encore une fois, comme celui de l'art) obéit donc à des lois plus profondes dans notre civilisation que celles d'une fâcheuse survivance. Mais c'est précisément parce qu'il est inconsistant de traiter la guerre comme une fâcheuse survivance, toujours tendanciellement effacée dans le progrès ou dans le projet d'une humanité mondiale, qu'il est d'autant plus important et ungent, de penser ce qui est en jeu dans son "archaïsme", et de le penser pour nous aujourd'hui.
(Au demeurant l'examen de cet espace de la souveraineté et de la guerre demande évidemment bien autre chose que ce que je viens d'esquisser. Il y a là un énorme programme de travail, en particulier sur le registre des analyses du "sacré", auquel la souveraineté a toujours été mêlée par les ressortsde l'exception et de l'excès, sans que pourtant ses enjeux propres soient aussi clairement mis au jour que ceux du "sacré" (comme sous l'effet d'un intérêt obscur à n'en pas trop savoir sur la souveraineté toujours à l'ouvre). Mais aussi, sur le registre d'une psychanalyse qui parviendrait, autrement qu'elle ne le fait jusqu'ici, à toucher àla collectivité ou à la communauté comme telles (que Freud semble bien soumettre toujours, volens nolens, au schème d'un Souverain). Pour ne rien dire du partage sexuel immanquable opere par la guerre "virile"..)
III Écotechnie
Tout cela ayant été dit, il reste que la rémanence ou la réinvention de la guerre ne se produisent pas hors de l'histoire - même si l'époque se trouve être celle d'un grand suspens de l'historicité par laquelle nous étions portés. Le conflit de la police et du bellum proprie dictum est aussi l'effet d'un déplacement historique de grande importance, et de grande conséquence pour la guerre.
La permière des guerres "mondiales" correspond à l'émergence du schème d'un ordre aux dimensions du monde, et devant s'imposer aux Souverains eux-mêmes. La guerre-police est délocalisée, elle touche moins, par exemple, aux frontières des Etats souverains qu'aux formes multiples de la "présence" de ces Etats à travers le monde (intérêts, zones d'influence, etc.). C'est ainsi que la guerre polce devient aussi afrontement de vision du monde": une "vision du monde" n'est jamais un attribut de la Souveraineté; par définition, celle-ci est au-dessus de toute "vision" et le "monde" est l'empreinte de sa décision. Les Puissances avaient le monde comme espace donné pour le jeu de leurs souverainetés. Mais lorsque cet espace est saturé, et le jeu refermé, le monde comme tel devient le thème d'un problème. Il n'est plus certain que la finition de ce monde puisse être envisagée comme le fut celle du monde des Souverains. Le monde, c'est-à-dire l'homme: l'humanité mondiale, ce n'est pas somme de l'humanité, ce n'est pas non plus l'instauration d'une nouvelle souveraineté (contrairement à ce que l'humanisme chercha et désira jusqu'à l'exténuation). La guerre-police de l'humanité mondiale met directement en jeu les fins de l'"homme",
alors que la guerre souveraine exposait par elle-même la fin. Et de même que la gerre - et l'art - furent les technai de la souveraineté, de même l'humanité mondiale n'a aucune techné qui soit la sienne: toute "technique" que soit notre culture, elle n'est, jusqu'ici, que techné en souffrance. Rien d'etonnant, si la Guerre nous hante...
Dans l'invention de la guerre mondiale, on peut voir - en même temps, bien entendu, que le corollaire du marché mondial - la résultante des guerres qui ont accompagné l'engendrement du monde contemporain: d'une part, les deux guerres américaines - d'Indépendence et de Sécession - en tant que guerres héritières de la guerre souveraine, et porteuses de l'auto-affirmation d'une Souveraineté nouvelle et distincte (participent à ce modèle, plus tard légué aux colonies, les guerres et/ou fondations nationales du XIXe siècle, et d'abord de la nouvelle Allemagne) et d'autre part, la guerre de libération au nom du genre humain, de son droit "naturel" et de sa fraternité, telle que l'invente la Révolution francaise. Ce second modèle ne répond plus exactement au schème souverain: il oscile entre une révolte générale contre l'ordre même des Souverains (nommés "Tyrans", terme qui en appele, dans la tradition éthico-juridique, à une légitimité possible de la rébellion), et une administration policière du genre humain, réprimant lui-même les abus de ses gouvernants.
L'état mondial de la guerre exprime donc - comme sa cause ouo son effet - une exigence simple: il faut une autorité qui dépasse celle des Souverains doués du droit de guerre. A strictement parler, cette exigence n'a aucun momoyen d'être recue dans l'espace et dans la logique de la souveraineté. Plus précisément, elle peut être analysée de deux manières:
- ou bien cette autorité répond à une Souveraineté mondiale, qui dans ce cas ne peut être en état de guerre avec personne sur la terre (mais seulement avec tous les Empires galactiques de la science-fiction, qui montre bien ainsi qu'on ne dispose que d'un seul modèle à extrapoler...);
-ou bien cette autorité est d'une autre nature, et d'une autre origine (et d'un autre fin) que celle de la souveraineté.
De la Societe des Nations a l'ONU, on n'a pas cesse de mettre au jour les apories d'une telle "supra-souveraineté" - aussi bien du point de vue de son fondement légitime que du point de vue de sa capacité à se doter d'une force effective. A d'autres degrés, des problèmes analogues se posent aux organisations transnationales d'Etats d'Afrique ou d'Asie. D'une autre manière encore, l'Europe rencontre le problème d'une souveraineté "inter", "trans" ou "supra" nationale - problème qui dans ce cas ne concerne pas, en principe, la guerre, sauf à considerer les transformations, déjà engagées, des deux grands blocs d'alliances militaires.
On voit que le problème est radical. Il ne s'agit pas seulement de combiner des exigences de coordination, voire de coopération internationales avec le respect des droits souverains des Etats. Il ne s'agit pas non plus seulement d'inventer de nouvelles formes politico-juridiques (si rien n'est suffisant à sortir des apories, qu'on prenne la direction de l'Assemblée délibérative, ou celle d'une Fédération mondiale). Les formes tiennent au fond, et au fondement - et c'est du reste une des tâches du droit, et de son formalisme, que de mettre au jour, dans des épures de concepts, le travail du fondement. Mais précisément, le droit n'a pas de forme pour ce qui devrait être sa propre souveraineté.
Le problème est bien posé, exactement et de manière décisive, au lieu même de la Souveraineté - ou de la Fin.
Car le problème n'est pas d'aménager la souveraineté: par esssence, elle est intraitable, mais surtout, cette essenceintraitable n'appartient plus, en fait, au monde de la "mondialité". Le problème est donc bien de fonder, entièrement, à nouveaux frais, quelque chose qui ne dispose encore ni de raisons (pouquoi, pour qui y a-t-il ou doit il y avoir un monde mondial?), ni de modèle utilisable. L'homme mondialisé - l'homme d'après l'humanisme - est l'homme exposé à une limite ou à un abîme de fondement, de fin et d'exemplarité.
Le "retour de la guerre" même relatif, même mêlé aux tours et aux retours de tant de revendications particularistes à la "souveraineté" peu convaincante, exprime essentiellement une exigence ou une pulsion de souveraineté. Non seulement nous n'avons que des modèles de souveraineté, mais la Souveraineté en soi est un grand modèle ou un un grand schème de la "civilisation" où s'opère la mondialisation. Elle est le modèle ou le schème du "ce qui n'a rien au-dessus de soi", de l'indépassable, de l'inconditionnel, de l'insubordinable, de tout ce quo magis non dici potest où se retrouvent pour nous l'origine, le principe, la fin, la finition, le chef, l'éclat... Mais l'homme mondial est une autre sorte d'extrémité, un autre quo magis..., auquel ce modèle, en vérité, ne répond plus.
A la domination du modèle, ainsi maintenue par défaut, seul le droit paraît se sustraire. Le droit s'installe en effet d'emblée entre des premiers principes et des fins dernières (l'espace souverain, c'est la figure, l'espaace juridique, c'est l'intervalle). Il accepte de laissr principes et fins sous une autre autorité que la sienne, et cette acceptation appartient à sa structure. Il ne se soustrait donc au modèle que pour lui désigner à nouveau ses lieux: aux deux extrémités des principes et des fins. La souveraineté ne peut cesser de nous hanter, puisque à ces extrémités le droit situe de lui-même l'instance de l'exception et de l'excès, qui est aussi l'instance de l'exemplarité.
Dans l'exemplarité, il y a toujours l'exception qui sert, ou qui donne la règle. (Ainsi, le Souverain guerrier a pu être un modèle qui n'invitait pas tout uniment à la bataille. Cependant, toute l'histoire des souverainetés est pour finir une histoire de désolations...). Mais dans la dissolution de l'exemplarité, il y a d'une part l'exception où la règle se résorbe, et d'autre part, une règle sans exemple (le droit), c'est-à-dire aussi sans finition.
Parce qu'on s'obstine, depuis l'invention d'un droit "naturel" des hommes (expression où "naturel" signifie véritablement "technique") à fermer les yeux sur l'absence de fondement du droit - et parce qu'on s'obstine, comme par symétrie, à méconnaitre le rôle fondateur de la Souveraineté comme schème de l'exception (création divine, violence originaire, héros fondateur, race royale, gloire impériale, sacrifice guerrier, génie de l'uvre, sujet de sa propre loi, sujet sans foi ni loi...) on méconnait l'enjeu véritable de la guerre. On refoule sus le jugement que la guerre est un "mal", mais un mal parfois "nécessaire", cette vérité que la guerre est le modèle de la techné exécutrice, finitrice, dès lors que la fin est pensée comme fin souveraine; de manière symétrique, on refoule sous le jugement que le droit est un bien" mais un bien formel et sans force, cette vérité que le droit, sans modèle ni fondement s'il n'est n'est pas ordonné à une Souveraineté, représente une techné sans fin, ce dont notre pensée ne sait pas quoi faire (sinon la cantonner, tant bien que mal, dans "l'art"), et même, ce qui en toute technique fait peur à notre pensée. On ne répondra pas à la question de la guerre, sinon par toujours plus de guerre, tant qu'on n'aura pas traversé ce champ problématique.
Comment penser sans fin, sans finitioon, sans souveraineté - et sans pourtant se résigner à une pensée faible, instrumentale, humaniste-servile du droit (et/ou de la "communication", de la "justice", de l'"individu", de la "communauté" tous concepts débilités tant qu'il n'est pas répondu à la question)?
Il ne suffit pourtant pas de poser ainsi la question. On saitbien que le "(dés)ordre mondial", s'il est sans raison, sans fin et sans figure, a toute l'effectivité de ce qu'on apelle "la technique planétaire" et "l'économie-monde": double enseigne d'un même complexe de réciprocité de causes et d'effets, de circularité des fins et de moyens. Le sans-fin, en effet, mais lesans-fin en milliards do dollars ou de yens, en millions dethermies, de kilowats, de fibres optiques, de kilo-octets. Si le monde est monde aujourd'hui, c'est d'abord à cette double enseigne. Nommons-la, ici, l'écotechnie.
Il est remarquable que le pays qui juqu'ici est le symbole de l'écotechnie triomphante concentre aussi en lui les deux figures de l'Etat souverain (appuyé sur l'archidroit de sa fondation, et sur l'hégémonie de sa domination) et du droit (présent dans la fondation, et censé structurer la "société civile"). Le monde soviétique qui fut son répondant devait répresenter la révolution qui renverse et qui dépasse cette triple détermination, restituant un tout social-humain à lui-même comme fin. En fait, ce monde fut, ni celui de l'Etat, ni celui du droit, ni celui de l'écotechnie, mais une pénible contorsion mimique des trois et de leurs rapports, au service d'une pure appropriation de pouvoir. Mais il n'est pas moins remerquable que ces deux entites ont partagé, dans lelur différence et dans leur opposition (dans la "guerre froide" dedeux Souverains différemment gelés, figés, en effet), comme une sorte d'asymptote ou de ligne de fuite commune, quelque chose qu'il faudrait appeler la souveraineté sans souveraineté, ainsi longtemps que ce mot et son schème restent inévitables: la domination supréme de ce qui n'aurait ni l'éclat de l'origine, ni la gloire de l'accomplissement dans une présence souveraine; ni Dieu, ni héros, ni génie, et pourtant la logique du sujet d'exception, sujet sans loi de sa propre loi, et une exécution, une finition indéfinie et interminable de cette logique. De ce lent déportement du monde dans la souveraineté sans souveraineté, dans la finition sans fin, l'écotechnie pourrait être la dernière figure sans figure.
Ainsi, la guere récente aurait été simultanément un soubresaut puissant de la souveraineté (en laissant peut-être attendre d'autres) et comme l'amorce du passage, de l'interieur même de la guerre, au régime (au règne?) de la souveraineté sans souveraineté. Comme on a vouleu contourner la guerre par la police, on contourne le couple de la victoire et de la défaite par l'affairement négociateur dont l'enjeu est le "droit international" comme garant de l'écotechnie. En même temps, on refuse de part et d'autre de compter clairement les morts (pour ne rien dire de la distinction des guerriers morts et des morts civils): dans le rapport vraisemblable d'au plus on mort (au Nord, à L'Ouest...) pour cinq cents morts (aua Sud, à l'Est...), il semble que la victoire et défaite deviennent ensemble aussi insoutenables qu'insignifiantes. Et pour finir, le véritable régime de cette guerre - comme chacun le sait très bien - se révèle celui de la guerre écotechnique, affrontement, manuvre destructrice et appropriatrice sans éclat souverain - mais ne le cédant en rien à la vraie guerre pour ce qui est de la puissance et des techniques d'écrasement ou de conquête.
La lutte des classes devait être l'autre, et de la guerre souveraine, et de la guerre écotchnique. On prétend qu'elle n'aurait plus lieu, ou plus lieu d'avoir lieu: ainsi, on déclare qu'il n'y a pas de conflit hors de la guerre souveraine (qu'on denie en son retour même) et de la guerre écotechnique (qu'on declare "compétition"). Ainsi, nulle part la guerre, mais partout le déchirement, l'écrasement, la violence policée ou des sauvageries qui caricaturent les anciennes violences sacrées. La guerre nulle part et partout, rapportée à aucune fin sans être non plus rapportée à elle-même comme fin suprême. L'écotechnie est bien en un sens techné pure, elle aussi, techné pure de la non-souveraineté: mais parce que la place vide de la soverauinetéreste occupéencombrée par ce vide même, l'écotechnie n'accede pas a une autre pensée de la fin sans fin. A la souveraineté, elle substitue l'écrasement sous la gestion et sous le contrôle de sa "compétition".
Ainsi, l'écotechnie est désormais le nom de l' "économie politique", car il ne saurait y avoir, pour notre pensée, de politique sans souveraineté. Il n'y a plus de polis lorqu'il y a partout de l'oikos: la tenúe du ménage du monde comme une seule maisonnée. Une "humanité" pour mère, un "droit" pour père.
Mais on sait que cette grande famille n'a ni père, ni mère, et n'est pour finir pas plus oikos que polis (L'écologie: quelle sémantique, quel espace, quel monde peut elle offrir?) Ce qu'elle est se tient en trois points:
1) Elle implique une triple division, qui n'est en aucun cas partage de souverainetés, celle de riches et des pauvres, celles des intégrés et des exclus, celle du Nord et du Sud. Ces trois dimensions ne se recouvrent pas aussi simplement qu'on le répresente parfois, mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler. Il s'agir seulement de souligner qu'elles impliquent des luttes et des conflits d'une grande violence, où toute cosidération de soveraineté est vaine ou empruntée. Mais si la "lutte des clases" dérobe elle aussi son schème (et sans doute, elle n'est plus recevable au moins dans une certaine dimension historique), alors il ne reste rien pour empêcher que la violence soit camouflée en compétition écotechnique. Ou plutôt, il ne reste que la justice nue: mais qu'est-ce que la justice qui ne serait, ni le telos d'une histoire, ni l'apanage d'une souveraineté? Il faut donc apprendre à la penser à cette place vide...
2) L'ecotechnie entame, fragilise, ou détraque toutes les souverainetés - sauf celles qui en réalité se confondent avec la puissance écotechnique. Les nationalismes, qu'ils soient d'ancien lignage ou d'extraction récente, se livrent tous aux mimiques pénibles d'une Souveraineté momifiée. L'espace actuel de la souveraineté - que ne recouvre à l'évidence aucun cosmopolitisme (celui-ci fut toujours l'envers rêveur de l'ordre souverain), et qui est aussi bien l'espace de la finition de souverain), et qui est aussi bien l'espace de la finition de l'identité en général, est un espace seulement distendu, troué, ou plus rien ne peut venir en présence.
3) L'écotechnie fait valoir - avec plus ou moins d'hypocrisie ou de dénégation, selon les cas, mais non tout simpement sans pertinence - une primauté du combinatoire sur le dicriminant, du contractuel sur le hiérarchie, du réseau sur l'organisme, et plus largement du spatial sur l'historique, et d'un spatial multiple et dé-localisé sur un spatial unitaire et concentré. Ces motifs composent une nécessité d'époque (y repéter aussi des effets de mode est secondaire, et n'invalide en rien cette nécessité). Aujourd'hui, la pensée passe par eux, si elle est pensée de ce monde, c'est-à-dire précisément du monde mondialisé, sans souoveraineté. Mais c'est bien pourquoi toute la difficulté de cette pensée se concentre ici. On pourrait en donner ainsi la forme générale: comment ne confonder cet espacement du monde, ni avec un étalement des significations, ni avec une béance du sens?
Ou bien, en effet, les significations sont étalées, diluées jusqu'à l'insignifiance dans les idéologies du consensus, du dialogue, de la communication, des valeurs (où la souveraineté est censée n'être plus qu'un souvenir sans usage). Ou bienune chirurgie sans sutures tient béante la déchirure du sens, dans le style d'un nihillisme ou d'un minimalisme esthétisant (où de la béance elle-méme émet une lueur noire de souveraineté perdue) - et ce n'est pas moins idéologique. Ni la justice, ni l'identité ne sont remises sur le métier.
Pour penser l'espacement du monde (de l'écotechnie), l'exigence est donc d'envisager de front, sans réserves, la fin de la souveraineté, au lieu de faire semblant de l'evacuer ou de la sublimer. Cet espacement du monde est lui-même la place vide de la souveraineté. C'est-à-dire, la place vide de la Fin, la place vide du Bien commun, et la place vide du Commun en tant que bien. Si l'on veut, encore, de ce seul mot: la place vide de la Justice (au fondement du droit). Lorsque la place de la souveraineté est vide, ni l'essence du "bien", ni celle du "commun", ni l'essence commune du bien ne peuvent plus être assignées. Du reste, nulle essence n'est plus à assigner, nulle finition: seules les existences sont finies, c'est aussi ce que veut dire l'espacement mondial.
Comment penser sans Fin souveraine? c'est le défi de l'écotechnie - un défi juqu'ici jamais assumé, et que cette guere, enfin, commence peut-être à rendre d'une urgence absolue.
Pour amorcer une réponse, il faut repartir de ceci: l'écotechnique noie ou dissout la souveraineté (ou bien celle-ci implose en celle-là). Le problème est celui de sa place vide en tant que telle, et non dans une attente de retour ou de substitution. Il n'y aura plus de souveraineté: c'est ce que veut dire aujourd'hui l'histoire. La guerre - avec l'écotechnie - fait voir la place désormais vide du Sens souverain.
C'est du reste pouquoi l'écotechnie elle-même peut convoquer à cette place vide la figure de la Souveraineté. Ainsi, la béance du fondement du droit, et toutes les questions en suspens autour de l'exception et de l'excès, peuvent être oubliées dans l'éclat souverain qu'emprunte, pour un temps de guerre, la puissance proprement sans loi qui gendarme l'ordre mondial et surveille le prix des matières premières. Ou bien, sur un autre registre, la place vide d'un récitant del'Epopée est occuée par la figure souveraine d'un prophète de la Loi Morale (qui peut en même temps se faire le conteur de petites épopées familières, du genre "nos boys du Texsas"). En face, une autre figure tentait de ranimer l'Epopée - dans le seul but de prendre part à la puissance écotechnique des maîtres du monde... De part et d'autre, il fallait que des modèles, des exemples identifiables d'allure souveraine viennent garantir la meilleure présomption de Justice, ou de Peuple.
La place vide de la Souveraineté ne pourra doner lieu qu'à des substitutions de ce genre, plus ou moins réussises, aussi longtemps que cette place comme telle n'est pas soumise à question et à déconstruction. C'est-à-dire, tant que n'est pas posée sans réserve la question de la fin, la question de l'extrémité de la finition et de l'identité, qui est désormais la question d'un sens non souverain en tant que le sens même de l'humanité de l'homme et de la mondialité du monde.
Il y a plus, sans doute, et le rapport du sans non souverain qu'il nous faut inventer avec l'archaïsme de la Souveraineté est encore plus complexe. L'espacement lui-même du monde, l'ouverture d'une spatio-temporalité discontinue, polymorphe et dispersée, voire disloquée, présente à la Souveraineté quelque chose d'elle-même: en deçà de ses figures et de leurs présences impérieuses et avides, elle s'est toujours aussi, d'abord peut-être, exposée elle-même comme espacement, comme l'amplitude (d'un éclat), comme l'élévation (d'une puissance), comme l'écart (d'un exemple), comme le lieu (d'une parution). Et c'est pourquoi les mêmes motifs peuvent servir tour à tour le rappel ardent et nostalgique des figures souveraines - la Guerre en tête - ou cet accès, qu'il nous faut inventer, au spacieux de l'espacement, a la (dis)localité du lieu. (Par exemple, et quitte à être sommaire: un méme processus tour à tour en appele à l'Amerique et a l'Arabie, et expose des pièces de réalité diverses et mêlées, dont aucune n'est simplement "arabe" ou "américaine", et qui composent une "mondialité" errante, curieuse...).
En définitive, le monde mondialisé de l'écotechnie propose lui aussi, dans l'obscurité, et dans l'ambivalence, l'exécution jusqu'au bout de la souveraineté. Jusqu'au bout, cela veut dire: jusqu'à l'extrême de sa logique et de son mouvement. Jusqu'à nous (mais cela peut durer...), l'extrême finissait toujours par la Guerre, d'une maniè-re ou d'une autre. Mais il apparaît désormais - voilà notre histoire- que l'extrême de la souveraineté se situe plus loin encore, et que le bouleversement du monde nos signifie qu'il n'est pas possible de ne pas aller plus loin. La guerre elle-même, à supposer qu'on puisse en détacher l'appropriation de richesse et de puissance, ne va pas plus loin que l'eclat de la mort et de la destruction(et après tout, l'appropriation vorace que la guerre est toujours aussi n'est peut-être pas si extrinsèque qu'il paraît à l'uvre de mort souveraine). (Ou bien, s'il faut aller plus loin dans la même logique, prolongeant la guerre hors de la guerre même, et la mort jusqu'à plus que mort, il y a la nuit et le brouillard de l'extermination.) La mort, l'identification dans une figure de (la) mort (c'est-à-dire le mouvement complet de ce que nous nommons le sacrifice, et dont la guerre fut une forme suprême) fait la butée de la souveraineté, qui toujours, pour finir, se l'approprie.
Mais ainsi, elle n'est pas allée assez loin. L'être-exposé-à-la mort, s'il est bien la "condition humaine" (l'existence finie), n'est pas un "étre-pour-la-mort" en tant que destin, décision et finition suprêmes. La finition de l'existence finie est une infinition, qui déborde de partout la mort qui la contient. Le sens in-fini de l'existence finie implique l'exposition sans éclat, discrète, retenue discontinue, spacieuse à ceci que l'existant ne parvient pas même à l'extrémité souveraine.
"La souveraineté n'est RIEN": Bataille s'est épuisé à essayer de dire cela - que, sans doute, on ne peut que s'épuiser à (ne pas) dire. Ce que cette phase "veut dire" sans doute coupe le soouffle (et de toute façon, ce n'est pas ici que je veux entrer plus avant en elle), mais il est certain, en tout cas, qu'elle ne veut surtout pas dire que la souveraineté est la mort. Au contraire.
Ici, je dirai seulement ceci: L'extrémité souveraine signifie qu'il n'y à pas a "parvenir", qu'il n'y a pas à "accomplir" ou à "achever", qu'il n'y a pas de "finition" - ou bien que, pour une finition finie, l'exécution est sans fin. Le monde mondialisé est aussi bien le monde fini, le monde de la finitude. La finitude, c'est l'espacement s' "exécute" iinfiniment. Non pas que cela recommence sans fin - mais le sens n'est plus dans une totalisation et dans une présentation (comme de l'infini fini, accompli), il est dans: ne pas en finir avec le sens.
Dans ce rien, il n'y a pas refoulement, ni sublimation, de l'éclat violent de la souveraineté: il y a, à n'en pas finir, un éclat et uneviolence d'au-delà de la guerre, une fulgation de paix. (Jean-Christophe Bailly me suggérait de remetre enfin à la paix les aigles de la guerre.)
En un sens, c'est la technique même. Ce qu'on appele "la technique" ou encore ce que j'ai nommé ici l'écotechnie (dès lors, à liberer en elle-méme du capital), c'est la techné de la "finitude", ou de l'espacement. Non plus le moyen technique pou une Fin, mais la techné elle-même comme fin in-finie, la techné qu'est l'existence de l'existant fini, et son éclat, et sa violence.
C'est la "technique" même -mais c'est la technique qui fait lever d'elle même la nécessité de s'approprier son sens contre la logique appropriatrice du capital, et contre la logique souveraine de la guerre.
Pour finir, la question n'est pas que la guerre soit "mauvaise". La guerre est "mauvaise" - et elle l'est absolument - dès lors que l'espace où elle se déploie ne permet plus la présentation glorieuse et puissante de sa figure (comme figure de mort de toutes les figures). Dès lors que cet espace... fait espacement, fait intersection de singularités, et non affrontement de visages ou de masques.
C'est là que notre histoire rencontre aujourd'hhui tout son péril et toute sa chance. Là, dans l'imperatif encore mal perçu d'un monde qui est en train de créer ses conditions mondiales pour rendre intenables et catastrophiques les partages de la richesse et de la pauvreté, de l'integration et de l'exclusion, de tous les Nord et de tous les Sud. Parce que ce monde est celui de l'espacement, non de la finition: parce qu'il est celui de l'intersection des singularités, non de l'identification des figures (d'individus ou de masses); parce qu'il est le monde dans lequel la souveraineté s'épuise en somme d'elle-même (et, du coup, résiste en coups terribles ou dérisoires) pour toutes ces raisons, et du sein même de la puissance appropriatrice du capital (qui a lui-même engagé le déclin de la souveraineté), l'écotechnie indique obscurément la techné d'un monde où la souveraineté n'est RIEN. Un monde où l'espacement pourrait ne se confondre, ni avec l'étalement, ni avec la déchirure: mais seulement avec "l'intersection".
Cela n'est pas donné comme un destin: c'est offert comme une histoire. L'écotechnie est encore à libérer, en tant que techné, et de la "technique" , et de l' "économie", et de la "souveraineté". Du moins commençons-nous à savoir, si peu que ce soit, ce qui est après tout la leçon conjointe de la guerre, du droit et de la "civilisation technicienne": que l'index, le thème et le mobile de cette libération se tiennent dans cet énnoncé (provisoire) que la souveraineté n'est rien. Et que, par conséquent, la multipplicité des "peuples" peut être soustraite à l'engloutissement dans l'hégémonie d'un Seul, aussi bien que dans l'agitation du désir de la distinction souveraine pour tous. Alors pourrait devenit pensable ce qui n'est pas, jusqu'ici, pensable: une articulation politique du monde qui échappe à ces écueils (et pour quoi bien entendu, aucun modèle de "Fédération" n'est disponible). Alors le droit pourrait s'exposer au rien de son propre fondement.
Alors, il s'agirait d'aller jusqu'à l'extrémité sans exemple du "rien" de la souveraineté. Comment penser, comment agir, comment faire sans modèle? C'est la question évitée, et pourtant posée, par toute la tradition de la souveraineté. Qu'on y prenne garde: l'exécution sans modèle et sans fin, c'est peut-être bien l'essence de la techné comme essence révolutionnaire, dès lors que la "révolution" s'exposerait elle aussi au rien de souveraineté.
Si chaque peuple (ce serait le mot révolutionnaire), si chaque intersection singulière (ce serait le mot écotechnique) substituait à la logique du modèle souverain (et toujours sacrificiel), non pas l'invention ou la multiplication de modèles - que suivrait aussitôt la guerre - mais une tout autre logique, où la singularité vaudrait à la fois absolument et sans faire exemple? Ou chaque un ne serait "un" qu'en n'étant pas identifiable sous une figure, mais in-finiment distinct par l'espacement et infiniment substituable par l'intersection qui double l'espacement. Cela pourrait s'appeler, pour parodier Hegel, la singularité mondiale. Cela aurait le droit sans droit de dire le droit du monde. La paix est à ce prix: au prix de la souveraineté abandonnée, au prix de ce qui va plus loin que la guerre, au lieu de rester toujours en deçà.
Je le sais bien: cela ne se laisse pas concevoir. Pas pour nous, pas pour notre pensée modelée au modèle souverain, pas pour notre pensée guerrière. Mais il n'y a décidément rien d'autre à l'horizon qu'une tache inouïe, inconcevable - ou bien la guerre. Toutes les pensées qui veulent encore concevoir un "ordre", un "monde", une "communication", une "paix" sont absolument naïves - quand elles ne sont pas hypocrites. S'approprier son temps a toujours été inouï. Mais chacun voit bien qu'il en est temps: le désastre de la souveraineté est désormais assez étendu, et assez commun, pour déniaiser quiconque.
Post-scriptum (mai 1991): au millieu du climat général d' "ingérence humanitaire" qu'installe le jeu pervers poursuivi par les protagonistes de la guerre, la "souveraineté" est plus présente que jamais (Saddam y a-t-il droit? qui la lui laisse? qu'en fait-il? et celle des Kurdes? et des Turcs? et qu'est-ce qu'une frontière? une police? ou bien, un peu plus loin, l'équipement nucléaire comme affaire souveraine de l'Algérie, ou l'accord de l'URSS et de huit Républiques pour réguler, malgré tout, le jeu tendu de leurs souverainetés; ou bien: le Koweït rendu à sa souveraineté et aux règlements de comptes sauvages, et àl'embauche éhontée de main-d'uvre philippine ou égyptienne; ou bien: qu'est-ce que la souveraineté du Bengladesh où le cyclone vient de faire cinq millions de sans-abri? etc.) La prolifération de ces ambuïguités - qui sont bien celles de la fin de la souveraineté - me fait craindre d'être mal compris, si je dis que nous devons aller (ou que nous sommes déjà) au-delà de son modèle et de son ordre. Je ne veux pas un instant qu'un Kurde, un Algérien, un Georgien, ni d'ailleurs un Américain, s'entendre ainsi demander l'abandon de l'identité et de l'indépendance vers lesquelles ces noms propres font signe. Mais de quel signe il s'agit au juste, voilà ce qui ne peut pas ne pas faire problème. Si la Souveraineté à épuisé son sens, et si partout elle s'avoue douteuse, retorse - ou vide - alors il faut reprendre à nouveaux frais la natureet la fonction d'un tel signe. Par exemple: qu'est-ce qu'un peuple? Le "peuple" irakien, le "peuple" corse, le "peuple" chicano, le "peuple" zoulou, le "peuple" serbe, le "peuple"japonais: y a-t-il là même concept? s'il y a "concept", implique-t-il la "souveraineté"? Et qu'en est-il du "peuple" de Harlem, de celui des bidovilles de Mexico, des peuples ou des populations de l'Inde ou de la Chine? Qu'est-ce qu'une "ethnie"? Qu'est-ce qu'une communauté religieuse? Les Chiites sont-ils un peuple? Et les Hébreux et/ou Israéliens et/ou Juifs? et les "ex-Allemandes de l'Est"? Quels rapports de peuple "souverain" à peuple "populaire"? Où placer les tribus, les clans, les fraternités? Et, j'y insiste, les classes, les couches, les marges, les millieux, les réseaux sociaux? La multiplication quasiment monstrueuse de ces questions est la marque du problème dont je parle. Ni le modèle souverain, ni l'instance du droit n'entrent dasn ce problème: ils le dénient plutôt. Or il s'agit de la mondialité en tant que prolifération de l' "identité" sans fin et sans modèle - et peut-être, méme s'agit-il de la "technique" en tant que techné d'un horizon nouveau d'identités inouïes.
[ Jean-Luc Nancy, "Guerre, droit, souveraineté - techné", Les temps modernes, No. 539/1991. ]
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