La notion d'identité, justifiable et utile au départ, finit par encombrer
de plus en plus le répertoire des discours tant politiques que culturels en
Europe centraleet orientale. L' identité au sens étroit du mot risque de devenir
un nouveau "joujou national", surtout dans les Etats-nations qui se /re/constituent
et s'affirment après la désagrégation du bloc de l'Est et de l'Union soviétique.
Le terme identitaire est en passe de devenir péjoratif: une sorte d'idéologie
identitaire inondait déjà la culture et dans une certaine mesure, la littérature
bien avant des récents bouleversements. Ces phénomènes meritent d'être vus de
plus près.
Dans le bilan qui s'impose à la fin du siècle, l'humanisme de notre époque ne pourra prétendre qu'à une part des plus modestes. Face aux grandes inventioons techniques et scientifiques, aux énormes destructions humaines et matérielles, certaines idées et réflexions qui auront été les nôtres trouveront toutefois leur place: une nouvelle façon de valoriser différence et particularité, une approche nouvelle (hélas, plus théoretique que pratique) de l'individu et de son identité.
La notion d'identité est liée à la problematique des droits de l'homme et, en dernière conséquence, à celle de l'Etat de droit. Les concepts de la particularité et de la différence se rattachent à la question nationale, si douloureuse dans plus d'un pays, ainsi qu'aux cultures nationales au sein desquelles se profilent idéologies et programmes. Il est inutile de répéter ici ce qui a été déjà mainte fois dit et écrit. Quant à la notion d'identité, elle ne saurait être réduite à une seule acception. Il faudrait se garder de ne l'employer qu'au singulier: idem, nec unum, rappelait déjà la sagesse latine. Les civilisations complexes. possèdent et cultivent des identités plurielles (cela vaut également pour les hommes et les uvres qui les incarnent ou les expriment). Les identités de la culture - mode de vie et modèles de création, discours et styles - souffrent mal les réductions imposées ou arbitraires. Il n'est pas toujours facile de concilier les éléments différents ou contradictoires qui composent et reflètent notre être individuel et social: la provenance régionale, nationale, européene ou autre, et les mentalités qui en relèvent entrent souvent en conflit. Nous rencontrons quotidiennement ceux qui se disent "nationaux" et ne sont en fait que régionalistes, "les Européens" qui resistent des nationalistes coriaces, "les citoyens du monde" qui placent leur appartenance religieuse, éthnique ou raciale au-dessus de tout autre principe ou toute autre valeur. Une nouvelle culture civique s'acquiert plus difficilement qu'on ne le croit.
La distinction entre l'identité de l'être et l'identité du faire me semble à cet égard essentielle. Nous sommes les témoins, et cela non seulement en Europe centrale et orientale, d'un discours tourné presqu'exclusivement vers le passé de la nation, ses traditions respectives, sa religion ("Vive la Pologne, sainte, éternelle, catholique", etc., s'exclame un Lech Walesa lors de sa campagne électorale). En même temps l'absence de projets réels et réalisables sur le plan de la société et de son avenir reste évidente. (Je songe à un Jacek Kuron, ancient dissident nommé ministre du travail en Pologne, avouant avec amertume:"Nous n'avons ni programe ni la politque sociale".) Dans le premier cas nous avons affaire a une identité de l'être, pathétique ou caricaturale selon les circonstances, disposant le plus souvent d'une rhéthorique et d'une mise en scène appropriées; dans le second, il s'agit d'une identité du faire, qui n'arrive pas à se definir ou à prendre une forme concrète (restant généralement prisonnière des mythes natioonaux). Dans l'un et l'autre cas la réduction de la notion d'identité, dont il a été question au début, est manifeste.
Notre époque a fait valoir, plus explicitement que celles qui l'ont précedée, le droit à la particularité individuelle, nationale, linguistique, voire sexuelle: autrement dit le droit à la différence. Ce droit devrait, dit -on, figurer dans une nouvelle Déclaration des Droits del'homme et du Citoyen qui attend d'être reprise et complétée. Qui qu'il en soit, il ne faut pas confondre particularités et valeurs. Une particularité n'est pas en soi une valeur et ne l'est surtout pas a priori: elle doit au préalable s'affirmer telle.(Il m'arrivait souvent de plaisanter amèrement à ce sujet: l'antropophagie n'est elle pas elle aussi une particularité?) Toutes les fois que, sans examen critique rigoreux, on donne aux particularités un statut ou une signification de valeur, on glisse vers le particularisme: l'échelle de valur s'abaisse ou s'adapte à des critères partiaux ou circonstanciels. Les exemples abondent en Europe centrale et orientale, comme certaintement ailleurs: le particularisme s'annonce à nouveau, comme notre ombre ou notre destin.
Les vocabulaires des vielles idéologies, habilement travesties en démocraties, affectionnent des termes d'identité et de particularité pour se justifier, s'imposer à nouveau sans pour autant se renouveler. En ce qui concerne la culture, le rapport entre l'identité de la nation et celle de la culture nationale est constitué la plupart du temps selon un déterminisme primaire. Ceci est également valable pour la culture religieuse. Un manque évident de laïcité caracterise plusieurs pays de notre continent, presque toute la Mediteranée, une bonne partie de l'Europe centrale et orientale: une laiïcité observée non seulement à l'égard de la religion (étant entendu qu'une telle attitude peut être adopteée également par des croyants, surtout ceux qui distinguent religion et foi), mais aussi une laïciteé vis-à-vis de la conception religieuse de la nation ou de l'idéologie devenue croyance. Ce sont là aussi des questions d'identité ou de particularité, souvent de même ordre, parfois parallèles ou contigües.
Nous en connaissons bien d'autres. Les expériences d'une culture nationale ne sont pas toujours ouverts ni entièrement communicables aux particularités (identités) d'une autre culture: leur degré de convergence est lui aussi soumis à des limitations, variant selon la diversité des formes ou l'hétéronomie des fonctions de chaque culture respective. Certains traits spécifiques échappent, plus qu'il ne paraît, a l'analyse ou à une valorisation à prétention universelle. La création des cultures nationales sur notre continent a exigé (on ne cesse de le répéter de nos jours pour le Nouveau Monde) l'élimination des cultures locales, régionales, marginales, de toutes celles qui ne se laissaient pas assimiler au projet de la nation, notamment de l'Etat-Nation. Il est peut-être utile de rappeler également quelques expériences, déjà vécues ou obsevées en Europe comme ailleurs: formes d'échanges ou pratiques de communication et les leçons que l'on peut en tirer, phénomènes d'acculturation, de croisements ou de métissages, existence des cultures plurielles, dotées d'un réseau interne de liaisons et de réciprocités, insuffisances des cultures nationales renfermées sur mêmes et génératrices d'idéologies regressives, tragédie de l'étatisation et de l'idéologisation de la production culturelle et artistique, le mal de l'autarcie frappant aussi bien les "grandes" que les "petites cultures". L'alternative entre "l'enracinement" traditionaliste et un sentiment moderne (ou post-moderne, si l'on préfère) de "rupture avec le sol natal" (le Heimatlosigkeit, selon Heidegger difficile à traduire) déchire une partie considérable de la culture a l'échelle mondiale et se traduit de différentes manières dans la recherche des identités ou des particularités. Par contre, le concept d'une culture planétaire contient la menace de l'uniformatisation, et, en ce qui concerne les nouvelles nations, rend l'identification parfois pénibles. Ces risques ne justifient toutefois pas les clôtures et les cloisonnements des cuslutes nationales en train de s'opérer, leurs particularismes identitaires en voie de devenit opprimants.
Notre époque nous a apporté diverses expériences qui s'opposent à l'idée d'une culture nationale compètement homogène ou unitaire: émigrations (je mets ce mot au pluriel, en pensant en même temps aux émigrations dites intérieures, non moins importantes que les autres), dissidences de tous ordres, marginalités et marginalisation de toutes les espèces, diasporas horizontales et verticales, dans le temps et l'espace, en Europe centrale et orientale et de par le monde. Nous sommes les témoins, entre aures, d'un debat fondamental, aujourd'hui peut-être moins exlicite qu'hier, entre l'engagement national dans chacune de nos cultures et l'appréhension qu'un tel engagement n'aboutisse à un état de sujétion à l'égard de la nation, de l'Etat-Natioon en particulier, de l'idéologie nationale ou de l'idéologie tout court.
C'est peut-être le moment, à la veille de l'unification de l'Europe, qui s'annonce avec plus de bruit que de véritable espoir de se souvenir d'un de nos prédécesseurs, Julien Benda, et de la mise en garde qu'il adressa aux Européens de naguère, sous le titre de "Discours à la Nation Européenne", concernant aussi bien nos identités culturelles que nos différences particulières:"L'Europe sera plus scientifique que littéraire, plus intelectuelle qu'artistique, plus philosophique que pittoresque. Et, pour maint d'entre nous, cet enseignement sera cruel. Ces poètes sont autrement savoureux que ces savants! ces artistes autrement enivrants que ces penseurs. Il faut vous résigner: l'Europe sera sérieuse ou ne sera pas. Elle sera beaucoup moins 'amusante' que les nations, lesquelles l'étaient déjà moins que les provinces". Nous pourrions, peut-être, déplacer quelques accents de ce discours qu lui apporter, dans le même esprit, certins compléments. Il serait souhaitable que l'Europe à venir fut moins europocentriste que celle du passé, plus encline au Tiers monde que l'Europe colonialiste, moins égoïste que l'Europe des Nations, plus consciente aussi de son "esprit européen" et moins sujette à l'américanisation. Il serait utopique de s'attendre à ce qu'elle devienne, dans un temps prévisible, plus culturelle que commerciale, moins communautaire que cosmopolite, plus compréhensive qu'arrogante, moins orguilleuse qu'accueillante et, ne fin de comptes, porquoi pas, un peu plus socialiste à visage humain ou moins capitaliste sans visage.
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