Au risque de paraître trop spéculatif, et que la philosophie vienne comme
souvent trop tard, mon propos voudrait prendre quelques distances vis-à-vis
de l'événement, afin de l'articuler à une réflexion sur la justice et notre
histoire en réinterrogeant certains dilemmes et nos motifs de scepticisme face
au projet de juger les crimes contre l'humanité.
Afin de garder à cette discussion son allure pragmatique, je voudrais partir des difficultés rencontrées lors de la constitution du Tribunal et depuis son installation. La première concerne la lenteur de la procédure. Le temps passe très vite dans l'ex-Yougoslavie, même s'il semble s'être un peu apaisé depuis quelques semaines. Quant à l'action du Tribunal, elle paraît ralentie par des détours de formalités et certains récits suggerènt qu'il serait tributaire des tergiversations dont fait preuve la communauté internationale depuis le début du conflit. D'où le sentiment d'un décalage dérisoire entre l'ampleur des crimes commis attestés par une multitude de témoignages et le fait qu'au mieux le filet judiciaire ne pourra capturer que quelques personnes et les juger pour l'exemple, trop longtemps après les faits.
A quoi il faut opposer deux composantes du projet afin d'éviter de s'enfermer d'emblée dans l'alternative entre un optimisme inconscient du tragique de la situation et un pessimisme qui viendrait conforter l'inaction.
Le fait tout d'abord que la force de ce Tribunal tient à ce qu'il est installé pendant le conflit, contournant ainsi le reproche fait au procès de Nuremberg de n'exprimer qu'une justice des vainqueurs. Dans ce cadre, et dans ce cadre seul, les lenteurs se justifient: visant à assurer les conditions d'un procès équitable et la publicité des infractions poursuivies, il s'agit d'éviter un usage rétroactif de la loi pénale internationale. Puis il faut sans doute admettre a priori que la nature d'une telle justice est de travailler sur des symboles Soumise à un cruel principe de réalité, elle ne peut prétendre saisir tous les criminels et doit veiller au choix de ce qui apparaîtra nécessairement comme des exemples.
La seconde réflexion concerne l'autre aspect du désarroi actuel: celui qui vient de la difficulté à donner une forme au témoignage des victimes, à l'impression selon laquelle leur reprise par le droit altère ou efface la douleur vécue et la souffrance subie. S'il faut établir des catégories du crime comme la raison juridique l'impose, il convient de partir des faits tragiquement ordinaires de ce conflit, des actes quotidiens de cette violence qui se prétend purificatrice, invente de nouveau usages de guerre (le viol par exemple), et s'insinue dans l'intimité la plus profonde des existences qu'elle brise. Grace à Véronique Nahoum-Grappe notamment, nous savons désormais qu'en amont même de l'institution judiciaire la volonté de faire justice des crimes se heurte à la difficulté du récit, au fait que la victoire des bourreaux tient dans leur capacité à culpabiliser les victimes, brisant en elles jusqu'à la possibilité de raconter leurs souffrances.
Sans doute faut-il allors se souvenir que cette difficulté est une constante de la justice humaine. Dissimulée souvent dans le cours ordinaire de l'instruction judiciaire, elle forme le premier défi qu'affronte le souhait de rendre justice. Pour ce faire en effet, on doit restituer des fragments d'existences déchirées, rendre commensurables des témoignages épars, traduire dans le froid langage des catégories juridiques des expériences vécues dont on atrophie nécessairement le sens. Au regard de ce premier problème, il nous faut probablement admettre que l'ampleur des crimes commis dans l'ex-Yougoslavie, la diversité de leurs formes et l'allure particulièrement pernicieuse de la plupart d'entre eux rend vain l'espoir d'en rendre un jour intégralement justice. Mais du moins faut-il alors rappeler que l'action d'un Tribunal nécessairement voué à travailler sur l'exemplarité ne peut être détachée d'autres interventions dans le cadre d'autres devoirs. Faute de pouvoir poursuivre tous les auteurs de crimes contre les personnes, il nous revient l'obligation d'accueillir les victimes, de leur donner refuge en les aidant à renouer, s'il se peut, les fils de leurs existences. A défaut d'être capables de faire justice du passé qu'elles ont subi, il nous est imposé de leur imaginer un avenir hors des routes ou des camps de l'exil et de l'enfermement dans une souffrance muette.
S'agissant des crimes qui relèveraient du crime contre l'humanité ou du génocide, il nous faut prendre conscience d'un dilemme tragique. Sur une face, en effet, l'essence de ces crimes est de puiser plus bas que la violence ordinaire du meurtre en visant la négation de l'humanité même des victimes. Avec pour conséquence que cette transgression de l'interdit ultime pourrait exclure de la communauté humaine ceux qui la pratiquent, de la manière dont la dialectique judiciaire veut articuler le jugement et la peine à une forme de réparation. C'est cette intuition qu'exprimait un jour Simone Veil à propos de Klaus Barbie et qui donne forme à l'impression subie par toutes les victimes et les témoins de la violation de "l'irréductible humain" (Mireille Delmas-Marty). Sur l'autre face pourtant, chacun sait bien que c'est dans ces circonstances que la justice humaine rencontre son moment de vérité. A l'heure où elle décide de briser le cycle infernal de la vengeance pour différer la réponse au crime. A l'instant où elle suspend le bras du vengeur pour déplacer vers un tiers l'exigence du châtiment. Telle est sa faiblesse, telle est sa grandeur: pour étre digne d'elle-même elle doit surmonter le sentiment d'une indignité absolue en accordant aux criminels ces formes élémentaires de la dignité humaine qu'ils ont refusées à leurs victimes.
Par cette dernière remarque, j'en viens enfin au cur de mon propos, qui concerne la dimension proprement utopique du projet d'un jugement des criminels contre l'humanité. Etant indiqué qu'il s'agit là encore de grandeur et de faiblesse de la justice, je voudrais esquisser les deux plans - historique et spéculatif - où se déploie cette utopie.
Inscrite sur la trajectoire courte de l'histoire de ce siècle, l'intention qui préside à la création du Tribunal répond à la promesse élevée sur les charniers de l'holocauste. De cette dernière, il faut dire qu'elle avait une double dimension. Par l'une, il s'agissait d'affirmer "plus jamais ça", d'empêcher à l'avenir la reproduction de l'extermination administrée dans le silence ou l'indifférence. Mais c'est peut-être la seconde qui importait le plus, ne serait-ce que pour cette raison purement négative qu'elle parait mieux à la taille de la faiblesse humaine. Celle qui consistait en la volonté de ne pas laisser les morts deux fois sans sépulture: une première fois sur les charniers d'une violence anonyme; une seconde fois par l'oubli des victimes et l'équivalence des crimes devant le tribunal de l'histoire.
Un demi-siècle s'est écoulé, et depuis, les évènements dont nous célèbrons l'anniversaire ont rejoint la catégorie des promesses non tenues du passé. Entre eux et nous, le sentiment d'une responsabilité face au tragique de l'histoire a cédé la place aux réalismes qui organisaient les logiques de la guerre froide. C'est assez dire que le sohait du droit a toujours pour ennemi les ordres de la raison politique et que dans l'imaginaire des Etats le tribunal de l'histoire est souvent plus convaincant que celui de la justice. Mais c'est indiquer aussitôt l'horizon historique sur lequel se situe celui qui nous occupe. Autrement dit, si la création du Tribunal international a un sens, c'est bien de renouveler la promesse de Nuremberg en faisant un signe vers le projet plus ambitieux d'un cour criminelle internationale permanente dont l'urgence se manifesterait aujourd'hui aussi au Rwanda par exemple.
A quoi l'on peut ajouter que c'est en ce sens qu'il est pour le meilleur une utopie et plus précisément encore l'utopie qui convient à l'époque décrite comme celle de la mort des utopies politiques. On l'a dit souvent, les années qui suivent la chute du mur de Berlin sont celles de l'épuisement des grandes idéologies de l'émancipation humaine. Mais on a parfois suggéré qu'une ultime ruse de l'histoire pourrait en faire la cause des désordres actuels: violence des sociétés privées d'imaginaire et du pouvoir qui leur donnaient forme; mélancolie des démocraties ayant perdu leur ennemi. C'est sans doute à cette manifestation insidieuse du désenchantement historique que doit répondre le souhait de juger les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité. Comme s'il fallait indiquer que quelques décennies de paix entre les démocraties signifiait moins une fin de l'histoire que le devoir nouveau qui leur est fait de redéployer une part de leurs ressources vers l'anticipation des conflits, leur traitement et finalement leur jugement. Et surtout comme s'il fallait avant tout se méfier de l'illusion lyrique pour être à la hauteur de la raison pratique. L'existence du droit n'empêche pas la guerre, un tribunal ne supprime pas la crime, le jugement n'efface pas la violence subie par les victimes. Mais si nous pouvons douter de la possibilité, d'éradiquer un jour toute violence par le droit, du moins devons-nous agir comme si cela se pouvait, car il n'est d'autre moyen d'opposer la justice humaine à l'injustice de l'histoire.
Franchissant un pas spéculatif supplémentaire, il faudrait conclure en rappelant que sur sa trajectoire la plus longue, la justice humaine présente toujours un horizon utopique. Dans l'ordre des relations entre individus au sein d'un société, elle vise en effet une forme de réconciliation nécessaire pour préserver la communauté, mais interdite au nom du respect de la soffrance des victimes. Seules ces dernières peuvent allors choisir d'entrer dans un registre situé, au-délà de la justice comme institution et qui outrepasse ses pouvoirs: celui du pardon. Tout porte à penser qu'il en va de même dans les relations entre peuples. Au fil de la dialectique de l'histoire, la haine appelle la violence, le crime nourrit la vengeance et dans le choc des mémoires entremêlées chaque mort sans sépulture suscite un meurtre réparateur. Au regard du passé, il n'est du pouvoir d'aucun tribunal de solder le compte des offenses subies et des soffrances infligées. Même imparfaite et limitée pourtant, seule la justice est susceptible d'interrompre la dialectique par laquelle le crime compense le crime. Fût-ce au plan du symbole, l'inscription juridique de la responsabilité des crimes est ainsi la condition de possibilité de cette reconnaissance necessaire pour qu'une paix future ne soit pas celle des cimetières.
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