Au prix d'un effort surhumain et de trois ans de massacres épars, mais surtout
au terme d'une humiliation des forces de la communauté internationale, enfin
quelque chose d'insupportable - il semble que l'opinion occidentale ait enfin
reconnu, à contrecur et avec toutes les rèserves possibles, que les Serbes
étaient les agresseurs. Il semble qu'avec cette reconnaissance on soit allé
le plus loin possible dans la fermeté et la lucidité le fait est qu'on est enfin
arrivé au point de départ de la guerre. Même ceux qui ont depuis longtemps,
contre la doctrine officielle des "belligérants" dénoncé cette agression
des Serbes, fêtent ce virage de position comme une victoire, esperant näivement
qu'à partir de là il n'est plus d'autre issue pour les puissances occidentales
que de mettre fin à cette agression. Il n'en sera rien évidemment, et cette
reconnaisance toute platonique des bourreaux comme bourreaux n'entraîne pas
du tout celle des victimes comme victimes. Pour se leurrer là dessus il faut
tout l'idéalisme évangélique de ceux qui estiment que de fond du ridicule
et du déshonneurs a été atteint et en appelent à un sursaut des puissances
internationalle et d'une Europe "suicidaire", sans s'étonner un seul
instant de la vanité de leurs efforts, qui vaut bien l'hypocrisie à perpétuité
des politiciens. Car la récrimination va de pair avec la crime, et les deux
prolifèrent ensemble dans une orchestration interminable de l'événement. Puisque
la conscience occidentale prend sur elle le deuil de la situation, puisqu'elle
monopolise à la fois l'hypocrisie et les bons sentiments, on ne voit pas pour
quoi l'assasin, lui, ne garderait pas le monopole de l'arrogance et du crime.
En fait ni la gesticulation grotesque des forces internationales ni la déploration éccurée des syndics de la bonne cause ne sauraient avoir d'effet réel, parce qu'on n'a pas tranchi le pas décisif, le pas ultime dans l'analyse de la situation et que ce pas, personne n'ose ni ne veut le tranchir. Il serait de reconnaitre que les Serbes sont non seulement les agresseurs, ce qui enfonce une porte ouverte, mais qu'ils sont nos alliés objectifs dans cette opération de nettoyage d'une future Europe délivrée de ses minorités gênantes et d'un futur ordre mondial délivré de toute contestation radicale de ses propres valeurs: celle de la dictature démocratique des droits de l'homme et de la transparence des marchés.
Dans tout cela c'est la considération du mal qui est en cause. Avec la dénonciation des Serbes comme "psychopates dangereux", nous nous faisons torts d'avoir localisé le mal sans douter un seul instant de la pureté de nos intentions démocratiques. Nous estimons avoir tout fait en désignant les Serbes comme les méchants - mais pas comme les ennemis. Et pour cause, puisque sur le front mondial, nous les Occidentaux, les Européens, conhabitons exactement le même ennemi qu'eux: l'islam, les musulmans. Partout, en Tchétchénie avec les Russes (même tolérance honteuse et exterminatrice); en Algérie, où nous dénonçons le pouvoir militaire en tout le soutenant logistiquement à fond (là bas comme par hasard les bonnes âmes qui stigmatisent en Bosnie la doctrine officielle des "belligérants" usent exactement du même langage: terrorisme d'un Etant contre terrorisme fondamentaliste - équivalence du mal - et nous, là, spectateurs impuissants de cette barbarie. Comme si le terrorisme d'Etat n'était pas notre terrorisme, nous l'exerçons déjà chez nous à doses homéopatiques). Bref on peut bien bombarder quelques positions serbes avec des obus fulmigènes, mais on n'interviendra jamais véritablement contre eux, puisqu'ils font le même travail que nous. On casserait bien plutôt les rents aux victimes, s'il le failait, pour régler le conflit. Les victimes sont bien plus gênantes que les bourreaux lorsqu'elles font mine de se défendre, et vous verrez que ce sont eux, les musulmans bosniaques, que la Force rapide d'interventions sera bientôt forcée de liquider et de neutraliser dans le cas d'une offensive musulmane d'envergure, c'est allors qu'on verra la force internationale devenir vraiment efficace.
Voilà la vraie raison pour laquelle guerre est interminable. Réfléchissons bien sans cette complicité profonde, en dépit de toutes apparences (mais les apparences, dans leur ambiguité, parlent d'elles mêmes), sans cette alliance objective (sans être pour autant voulu ou délibérée), il n'y a aucune raison pour que cette guerre ne soit pas déjà finie. C'est exactement le même scénario qu'avec Saddam Hussein: nous l'avons combattu avec force déploiement médiatique et technologique - il n'en était pas moins, et il le reste, notre allié objectif. Vitupéré, dénonce, stigmatisé au nom des droits de l'homme, mais néantmoins notre allié objectif contre l'Iran, contre les Courdes, contre les Chiites. C'est une des raisons d'ailleurs pourquoi cette guerre (du Golfe) n'a jamais vraiment eu lieu: c'est que Saddam n'a jamais été notre véritable ennemi. Ainsi en est il avec les Serbes, que nous couvrons en quelque sorte en les mettant au ban de l'humanité, tout en continuant à leur laisser faire leur travail.
Tout le problème est de convaincre les Bosniaques de la responsabilité de leur propre malheur. Si on n'y arrive pas par la diplomatie, comme on essaie de le faire depuis deux ans, il faudra bien le faire par la force. Il faudrait quand même essayer de voir ce qui se passe derrière l'immense trompe l'oeil, derrière la langue de bois de l'humanitaire, du militaire et de la diplomatie. Dans tout conflit il faut distinguer ce qui est combattu - c'est le niveau proprement politique de la guerre - et ce qui est sacrifié, ce qui est proprement liquidé et balayé, et qui reste l'enjeu le plus profond et l'objectif final: quiqu'inavoué souvent, et par délà les adversaires de toutes les guerres. Ainsi dans la guerre d'Algérie nous avons combattu l'armée algérienne, mais ce qui a été véritablemet sacrifié dans le conflit, c'est la révolution algérienne et cela, nous l'avons fait avec l'armée algérienne (et nous continuons de le faire). En Bosnie, nous combattons les Serbes (sans excès) au nom d'une Europe multiculturelle, mais ce qui est sacrifié dans l'occasion, c'est justement l'autre culture, celle qui s'oppose en valeur à un ordre mondial indifférent et sans valeurs. Et cela, nous le faisons avec les Serbes.
L'imperialisme a changé le visage. Ce que l'Occident veut imposer désormais au monde entier, sous couvert de l'universel, ce ne sont pas ses valeurs, complètement disjonctées, c'est justement son absence de valeurs. Partout où survité où persiste quelque singularité, quelque minorité, quelque idiome specifique, quelque passion ou croyance irreductible, et surtout quelque vision du monde antagoniste, il faut imposer un ordre aussi indifferent que nous le sommes à nos propres valeurs. Nous distribuons généreusement le droit à la diférence, mais secrètement, et cette fois inexorablement, nous travaillons à produire un monde exsangue et indiférencié.
Ce terrorisme là n'est pas fondamentaliste: il est justement celui d'une culture sans fondement. C'est l'intégrisme du vide. Cet enjeu est au delà des formes et des péripéties politiques. Ce n'est plus un front, ce n'est plus un rapport de forces, c'est une ligne de faille trans-politique, et cette ligne de faille passe aujourd-hui primordialement par l'Islam, mais aussi au cur de chaque pays dit civilisé et democratique, et certainement même au fond de chacun de nous.
[ Libération, 3. July 1995. ]
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