Yalta: le retour
Il suffit d'épingler le nom de Yalta sur le dossier de la guerrre en Bosnie-Herzégovine pour y voir, tout de même, un peu plus clair. Je dis bien " tout de même" et "un peu"; je ne prétends pas tout élucider, ni tout expliquer. Mais enfin, il y a des lignes de force. Ce qui est en jeu dans ce massacre intolérable que l'Europe tolere en son sein pour la première fois depuis cinquante ans, c 'est avant tout, et comme il y a cinquante ans, une redistribution des territoires. C'est-à-dire à la fois un traçage des frontières et un partage des zones de maîtrise, d'influence ou de contrôle. A ce compte, les vindictes ethno-tribales ou ethno-religieuses, misérables et dégoûtantes, ne sont certes pas sans sans emploi idéologique, mais elles ne sont qu'employées, elles ne décident pas. Et leurs employeurs sont répartis à travers les puissances étatiques et économiques de l'Europe et de l'Occident. A ce compte aussi, ni l'etat serbe, ni l'Etat croate n'agissent simplement en héros du mal ou du bien, ni simplement en héritiers de tel ou tel passé. (Soyons précis: il ne convient pas non plus de les renvoyer dos à dos. Car les uns ont les dos au mur, non les autres. Mais les Etats n'en ont pas moins ensemble leurs intérêts dans un partage). A ce compte encore, aucun autre Etat n'est innocent de cette guerre, ni France, ni Allemagne, ni Russie, ni Etats-unis, entre autres. Pas plus n'est innocent le mouvement si tardif vers l'éventuelle décision d'une intervention: car desormais, le partage est acquis, même si ses détails sont négociables.
Le superbe "ingérence" au nom du droit des peuples dans le droit des Etats révèle une nouvelle fois sa nature: en Irak comme en Bosnie, on n'intervient que pour faire le geste martial et souverain de l'intervention, mais on en circonscrit soigneusement les limites. Sans doute, ces limites differènt d'un cas à l'autre par exemple, selon qu'il s'agit d'un Irak qu on peut laisser dévasté et muni de son dictateur sans éveiller trop de protestations (ni même de curiosité...) ou d'une Serbie qu'il est plus éxpedient de ménager, pour beaucoup de raisons internes et externes au pays lui-même1.
Intellectuels
On reproche aux "intellectuels" de ne s'émouvoir que bien peu et bien tard pour la Bosnie, mis à part les quelques uns qui ont pris fait et cause pour la Croatie (ou contre la Serbie), au prix de quelques simplifications. Mais si on veut éviter de simplifier? Il y a quelques mois, j'ai essayé de rédiger un texte que j'aurais proposé à un certain nombre de signaires possibles. Je n'ai pas pu aboutir. De fait, il n'y a que trois registres disponibles, et impraticables:
1) La protestation morale, aussi vaine que ressasée, et qui donne lieu désormais aux lourdes contorsions que l'on sait autour de ce nouveau supstantif, " l'humanitaire"
2) La consideration de l'impuissance du droit, qui renvoie donc à la politique, et donc nécessairement aux politiques européenes de la reconnaissance des Etats issus de la Yugoslavie: analyse rétrospective, certes indispensable, mais qui ne propose rien pour le présent;
3) L'examen de la possibillité, des risques et des enjeux réels d'une intervention millitaire, qiu exige une information dont "l'intellectuel" ne dispose qu'en partie, et qui conduit a une décision qu 'il peut seulement mimer.
Lors qu'on attend que "l'intellectuel" intervienne (au lieu de penser, ce qui est sa responsabilité), on attend qu'il mime la politique, hors de ses conditions effectives. C'est le "caffe du commerce", version salon-où-l'on-cause ou tribune-libre de journal.
Nous commencerons à être laissés de ces mimiques, et c'est bon signe. Signe de ce que nous ne croyons plus disposer de doctrines et de justifications toutes faites. Signe de présence du réel, et qu'on s'y heurte. Signe de l'histoire.
Le réel n'est pas le traffic des messages et des gesticulations. Il n'est pas non plus dans ce qu'on apelle "réalisme", encore moins dans ce qu'on à nomme "Realpolitik". Le réel, c 'est qu'il y ait de l'intolerable, de l'inconcilliable - et de l'intrasigeance, et de la résistance. Et qu'on doive pense cela, ce qui ne veut pas dire s'en accomoder, mais supporter l'extrême incommodité de ne pas pouvoir livrer, pour toute situation, un paquet de déductions a priori. Cela dit, qu'il y ait aussi des moments ou "l'intellectuel" peut devoir "jeter sa plume sous la table" (Hölderlin) et agir comme un autre, cela ne fait aucun doute. Mais la certitude da ces moments ne se déduit pas non plus a priori. A tous égards, c'est la déductibilité de la décision qui est en jeu, et qui nous donne aujourd'hui à penser.
Cela ne signifie pas qu'on ne tienne pas à des principes. Mais cela signifie que les principes de l 'adhésion à des principes n'est pas lui même déductibles. Il s'apelle "liberté" , et pourtant il n'est pas dans l 'ordre de l'indifférentisme libéral. Il est dans l'ordre de l'incommensurable, c'est-à-dire, encore, du réel, où nos actes (notre liberte) nous précèdent et nous surprennent (comme une nécessité) C'est là l'obstacle même à la pensée, et qui la fait penser.
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