Je ne pensais pas que nous pourrions nous retrouver en guerre. J'ai cru trop
longtemps que des valeurs nous étaient acquises à jamais. J'ai appris que
nul n'est à l'abris d'un retournement de l'histoire. Pire. J'ai appris qu'il
n'y a pas de progrès assuré par l'histoire. Je pense que, de là, il serait
imprudent de conclure à un relativisme résigné. Non, tout ne se vaut pas.
Je vais vous décrire un aspect de la situation: l'état tragique dans lequel se trouvent, en pays yugoslaves, l'information, la presse, les médias en général. Tout le monde sait que la guerre a commencé par les medias, vrais producteurs de haine nationale. (Elle se manifestera d'ailleurs carrément en premier lieu par une lutte pour les répétiteurs.) Dès 1986, les médias en Serbie fomentaient la haine irrationelle contre les Albanais, ensuite contre les Slovènes et les Croates. Les médias en Croatie, en Slovénie, ripostèrent. Au Kosovo, les médias en albanais furent bientôt simplement interdits, ce qui n'encourageaient point la coexistence des deux communautés pourtant vouées à vivre ensemble, sauf nettoyage ethnique. Comme le dit si bien mon collègue de Sarajevo Abdulah Sarcevic dans sa lettre, il est si facille de transmettre la haine nationale d'une région à une autre de ces pays. Le nationalisme est une structure qui a toujours au moins deux pôles interdépendants, et ceci indépendement du fait "qui a commencé le premier", même quand il n'y a aucune symétrie ni comme mesure des attrocités commises comme c'est le cas dans la guerre yugoslave. Pour la haine, ainsi que pour la guerre, il faut être au moins deux. Rien ne justifie le recours à la violence, même pas la provocation ni la mauvaise volonté (certaine) de l'autre côté. Ceci établi sans malentendu, je tiens à dire que ce qui m'intéresse et interésse, je crois, la pensée, c'est la la logique de la guerre elle-même. Je pense que c'est celle-là (une logique manichéenne) qu'il nous faut étudier et désamorcer. On ne la désamorcera à mon avis jamais en déconstruisant la seule logique de l'un des côtés, en l'occurence celui du plus grand agresseur. C'est donc le contexte qu'il faut analyser. Sur le terrain (ainsi que dans la guerre des médias) cella demande un minimum d'information qui en général échappe à ceux qui sont obnubilés par le seul malheur de l'un des côtés, et qui nécesssairement en oublient le contexte. Le contexte c'est que - dans cette guerre - qu'il n'y a d'innocente que la population massacrée, et que celle-ci ne peut jamais être définie en termes nationaux en territoire mixte. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les chefs de guerre (definis et auto-definis, eux oui, par des labels nationaux) s'acharnent tellement contre des populations mixtes en pratiquant le nettoyage sinon la purification ethnique. (Epargnez-moi l'euphémisme!).
Je ne souhaite rien d'autre que la paix immediate, l'arret des massacres. Mais je dois dire que je crains que notre paix ne soit aussi terrible que notre guerre.
Des journalistes
La purification ethnique, qui est non seulement le résultat de la guerre mais qui la précède et en est sûrement en partie le motif, est accompagnée de plusieurs autres purifications et nettoyages. Il y a également la purification idéologique, la purification intelectuelle, la purification culturelle. Il y a la chasse à l'homme, l'analyse de sang comme légitimation culturelle. Un ecrivain est-il ou est-elle suffisament serbe, suffisament croate? Il est intéressant de voir que l'argument ethnique glisse très bientôt vers l'argument idéologique. Seront d'abord chassés de chez eux ceux qui appartiennent à une autre nationalité, mais tout de suite après également ceux qui ne sont pas conformément "patriotes" ou bien simplement qui ne vociferènt pas sous le drapeau national. Se taire ne suffit plus pour échapper à la chasse à ceux qui pensent autrement. La présomption d'innocence n'existe plus. Si l'on ne veut pas être accusé de trahison, il faut défiler sous le drapeau. Il n'a plus aucune confiance en l'honnêteté de l'individu. Tout sont considérés ennemis jusqu'à preuve du contraire. Régnent la méfiance, le supçon et la délation géneralisés.
La télévision, qui fait la principalle différence, et de taille, avec la seconde guerre mondiale, s'etait mise dès avant la guerre et surtout après son début, à démoniser l'autre dans les termes les plus vils (et ceci dans chaque centre de télévision devenu national). Elle est aux mains du pouvoir ( en Serbie, en Croatie), elle dicte l'attitude générale nationaliste. En Serbie, l'hébétement, l'homogénéisation nationaliste et le contrôle par la télévision (la dictature televisée, dit Stojan CeroviÊ dans Vreme) sont absolus. La presse jouit d'une étonante marge de liberté provisoire dans les quelques journaux d'opposition (qui va probablement être rétrécie) que la regime de Milosevic a calculé pouvoir se permettre. C'est qu'il n'y a presque plus des gens lettrés, et que personne n'a plus d'argent pour acheter les journaux. La presse d'opposition existe, elle est honnête, mais elle est sans aucune importance ou influence. Milosevic et nationalistes na craignent aucune concurrence. En Croatie, le dernier quotidien relativement libre, Slobodna Dalmacija, est liquidé ces jours-ci. Ce qui est maintenant appelé "liberté de la presse", ce sont les articles ignomineux de chasse a l'homme (curieusement, en Croatie, il s'agit le plus souvent de chasse à la femme intelectuelle), où n'importe qui peut être calomnié, traîné dans la boue, accusé de manque de patriotisme ou carrément de trahison. Des légions de journalistes y font leur carriere, des prifiteurs de guerre y trouvent leur compte, des comptes personneles y sont réglés, des avantages (postes, appartements, promotions) sont par cette voie assurés. Cette presse infamante est encore la seule qui attire un plus grand public dans la dégradation culturelle générale. La morale journaliste est ignorée, il n'y a plus de morale. Le journalisme accomplit le travail qui autrefois incombait à la police. Il n'est plus besoin de mettre en prison un intellectuel dissident. Il suffit que la presse l'attaque une fois (le motif peut être inventé de toutes pièces), une avalanche d'articles et de lettres de lecteurs s'abbatra sur lui. Des soupçons contre lui se feront alors jour à son lieu de travail. Sans être nécessairement toujours licencié, tout sera mis en marche pour qu'il (ou elle) démissionne, pour que le malheureux quitte son travail et bientôt son pays où il est condamné à l'ostracisme, à l'humiliation, aux menaces et finalement exposé au danger phusique.
Beaucoup sont partis. Presque tous ceux qui ont pu partir sont partis. Un chiffre incertain mais énorme de jeunes sont partis (surtout des garcons, refusant de faire la guerre) de Serbie, mais également de Croatie, et d'ailleurs. Ils sont trop contents de chasser tout le monde, il ne demandent que cela. La culture officielle, elle, est devenue nationale, presque folklorique. La crise économique et la guerre font qu'il n'y a presque plus de publications, plus de livres ni d'ailleurs d'écrivains à les écrire. Il n'est plus possible de se faire publier dans l'autre république, mais il est également devenu impossible de se faire publier dans la sienne propre si l'on n'a pas l'attestation d'être un bon patriote sinon un nationalist confirmé par les journaux.
Le résultat pour la culture actuelle et future en est désastreux.
Des philosophes
C'est la que là pensée démissionne ou bien se reprendre. Elle est responsable. Après cette introduction descriptive à l'intention de ceux (nombreux) qui ne connaissent pas la situation de plus près, je répète qu'il serait désastreux d'en conclure à un relativisme résigné. Notre responsabilité de vigilance intelectuelle reste engagée. Pour pratiquer la résistannce, il faut surtout soustraire la pensée au mécanisme manichéen decrit ci-dessus. Prise dans la modèle binaire, la pensée abdique, elle se soumet aux passions politiques, elle se laisse aveugler. C'est que explique que des professeurs d'université, même nombreux, puissent être devenus des chefs de guerre et que leur raisonnement n'est pas plus sage que celui des masses qu'ils s'acharnent à tromper jusque dans la mort qu'ils leur infligent.
C'est qu'il faut à la pensée une condition préalable de liberté, un contexte d'indépendance matérielle et idéelle, afin qu'elle puisse accomplir sa fonction critique. Il est rare que ce soit le cas en guerre, quand la clivage entre "nous" et les "autres" est devenu irréparable. Il est facile de tout détruire et de retomber en barbarie rapidement. Il est lent et pénible de se construire une culture démocratique.
Je pense que la logique de la guerre repose sur l'établissement du sujet-en-devenir, mu par une volonté de domination et, en complementarité, par l'établissement d'un sujet-en-devenir résistant à l'assujetisement. L'identité du sujet occidental (moderne) pas encore devenu citoyen-sujet, repose sur une appartenance commune des individus à un collectif et sur l'exclusion de l'autre. C'est par cet autre exclu que le sujet se donne une identité. L'exclusion (l'exploitation, l'extermination) de l'autre, du différent, n'est en aucun cas un effet secondaire du nationalisme qui, dans ses formes radicales, mène nécessairement à la guerre. Le sujet se constitue à partir de l'identification d'individus avec une instance " supérieure", par exemple avec la Nation, avec le Père de la nation, ou l'individualité est volontiers sacrifiée à la communauté. Au sein d'un grouppe ainsi construit (le grouppe des "mêmes"), les relations entre des membres eux-mêmes passent par cette instance retenue supérieure. Ce principe supérieur se réclame de l'universalité parce que toutes les identites individuelles se sont en lui investies. Cela arrive le plus suovent aux moments (historiques) de particulière menace économique ou existentielle que ce soit, ou de menace à l'identité. Ce sont des moments de grand bouleversement et de changement d'identité collective. La nouvelle identité se construit par la négation de toutes des autres, de tous ceux qui ne correspondent pas au modèle proposé par ceux qui aspirent à ces nouveaux rapports de domination. Ce qui est nié, c'est notre rapport avec l'autre et notre propre origine en et avec lui. A sa place, vient la revendication d'une origine en et par soi-même, par le même, le Un. En temps de crise particulière comme celle-ci, ce conflit est "resolu" par la guerre qui n'est que le point d'aboutissement des nationalismes exacerbés. Il n'y a de nationalismes qu'opposés. Et c'est le sacrifice de l'autre qui consacrera les nouveaux rapports, sacrifice toujours présénte comme le sacrifice non pas de cet autre, mais le sacrifice propre du vainqueur pour la bonne cause ( la bonne cause est toujours la "nôtre"). Cette consécration permet un retour(nement) dans le temps, un retour au temps originel et fondateur d'avant le temps et qui le fonde. Cette refondation du temps en même temps que de sa propre domination a le devoir d'abolir toute culpabilité des violences commises au moment du fondement. Les violences physiques et les destructions commises sont insoutenables. Mais comment ne pas voir en principe le même geste de violence (toute proprtion gardée) dans l'épuration idéologique, dans le refus de la démocratie, dans la chasse à ceux qui pensent autrement ou qui sont simplement soupçonnés de penser autrement? Car, ce qui se passe dans les Balkans, c'est qui se passe dans les Balkans, c'est que de moyen qui devait être pour arriver à la démocratie, le nationalisme est s'est transformé en fin atteinte et célebrée, qui en a fait oublier la démocratie.
La reflexion des philosophes n'est pas toujours libre d'un tel manège. Nous avons vu, dans la tragédie yugoslave, des philosophes prendre parti pour les belligérants et même carrément pour l'agresseur, et essayer de justifier, par leur travail intellectuel, la guerre. Mais ils sont loin de seulement la justifier à postereori: ils ont construit et préparé le contexte politique idéologiquement, ils sont toute une gamme parmi les nationalistes. Milosevic a ses idéologues parmi les philosophes autrefois célèbres, aujourd'hui au service du nationalisme, du racisme. Tudjman en trouve également maintenant, mais ceux-ci sont moins puissants car ils n'ont pas à leur crédit l'oeuvre philosophique que les conseillers de Milosevic avaient autrefois.
La responsabilité de la philosophie en reste d'autant plus grande.
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