Dans l'émission d'Arte en duplex de Strasbourg à Sarajevo, le Couloir pour
la parole (le 19 décembre), ce qui était frappant, c'était la supériorité
absolue, le statut exceptionnel que conférent le malheur, la détresse, la désillusion
totale ' celle même qui permettait aux gens de Sarajevo de traiter les "Européens"
avec mépris, ou du moins avec un air de liberté sarcastique qui contrastait
avec le remord et la contrition hypocrite de ceux d'en face. Ce n'étaient pas
eux qui avaient besoin de compassion, c'était eux qui compatissaient à notre
destin misérable. "Je crache sur l'Europe", disait l'un d'eux. Nul n'est
plus libre en effet, plus souverain que dans le mépris justifié, non pas même
envers l'ennemi, mais envers tous ceux qui font bronzer leur bonne conscience
au soleil de la solidarité.
Et ils en ont vu défiler, de ces bons amis. Dernièrement encore Susan Sontag, venue faire jouer En attendant Godot à Sarajevo. Pourquoi pas Bouvard et Pécuchet en Somalie ou en Afghanistan? Mais le pire n'est pas dans le supplément d'âme culturel. Il est dans la condescendance et dans l'erreur de jugement sur la force et sur la faiblesse. Ce sont eux qui sont forts, c'est nous qui sommes faibles et qui allons chercher là-bas de quoi régénérer notre faiblesse et notre perte de réalité.
Notre réalité, c'est bien là le problème. Nous n'avons qu'une réalité, et il faut la sauver. Fût-ce par le pire des slogans: "Il faut bien faire quelque chose. On ne peut pas ne rien faire." Or, faire quoi que ce soit pour la seule raison qu'on ne peut pas ne pas le faire n'a jamais constitué un principe d'action, ni de liberté. Tout juste une forme d'absolution de sa propre impuissance et de compassion envers son propre sort.
Les gens de Sarajevo, eux, n'ont pas à se poser cette question. Là où ils sont, ils sont dans la nécessité absolue de faire ce qu'ils font, de faire ce qu'il faut. Sans illusion sur la fin, sans compassion envers eux-memes. C'est ça, être réels, c'est ça, être dans le réel. Qui n'est pas du tout la réalité "objective" de leur malheur, celle qui ne devrait pas exister et sur laquelle nous nous apitoyons, mais celle qui existe telle qu'elle est - la réalité d'une action et d'un destin.
C'est pourquoi ils sont vivants, et c'est nous qui sommes morts. C'est pourquoi il nous faut d'abord, à nos propres yeux, sauver la réalité de la guerre et imposer en quelque sorte cette réalité (compatissante) à ceux qui en pâtissent mais qui, au cur même de la guerre et de la détresse, n'y croient pas vraiment.
Dans ses commentaires, Susan Sontag confesse que les Bosniaques eux-mêmes ne croient pas vraiment à la détresse qui les entoure. Ils finissent par trouver toute cette situation iréelle, insensée, inintelligible. C'est un enfer, mais un enfer en quelque sorte hyperréel, rendu plus hyperréel encore par le harassement médiatique et humanitaire, puisque celui-ci rend plus incompréhensible encore l'attitude du mond entier à leur égard. Ils vivent ainsi dans une sorte de spectralité de la guerre - heureusement d'ailleurs, sinon ils ne pourraient jamais le supporter. Ce n'est pas moi, ce sont eux qui le disent.
Mais Susan Sontag, qui vient de New York, elle, doit savoir mieux qu'eux ce qu'est la réalité, puisqu'elle les a désignés pour l'incarner. Ou peut-être simplement parce que c'est ce dont elle, et tout l'Occident, manquent le plus. Il faut aller se refaire une réalité là où ça saigne. Tous ces "couloirs" que nous frayons pour leur expédier nos vivres et notre "culture" sont en réalité des couloirs de détresse par où nous importons leurs forces vives et l'énergie de leur malheur. Enchange encore une fois inégal. Et eux qui trouvent dans la désillusion radicale du réel (y compris du principe de rationalité politique qui nous gouverne, et qui fait bien partie du principe de réalité européenne) une sorte de courage second, celui de survivre à ce qui n'a pas de sens - Susan Sontag vient les convainere de la "réalité" de leur souffrances, en la culturisant bien sûr, en la théâtralisant pour qu'elle puisse servir de référence au théâtre des valeurs occidentales dont la solidarité fait partie.
Mais Susan Sontag elle-même n'est pas en cause. Elle est simplement l'illustration mondaine d'une situation désormais générale, où les intellectuels inoffensifs et impuissants échangent leur misère avec celle des misèrables, chacun supportant l'autre dans une sorte de contrat pervers - tout comme la classe politique et la société civile échangent aujourd'hui leur misère respective, l'une offrant sa pâture, sa corruption et ses scandales, l'autres ses convulsions artificielles et son inertie. On a pu voir ainsi il n'y a pas si longtemps Bourdieu et l'abbé Pierre s'offrir en holocauste télévisuel en s'échangeant le langage pathétique et le métalangage sociologique de la misère.
Toute notre société s'engage ainsi dans la voie de la "commisération" au sens littéral, sous couvert de pathos cuménique. C'est un peu comme si, dans un moment d'immense repentir, chez les intellectuels et les politiques, lié à la panique de l'histoire et au crépuscule des valeurs, il fallait réalimenter le vivier de la valeur, le vivier référentiel, en faisant appel à ce plus petit dénominateur qu'est la misère du monde, réalimenter en gibier artificiel les territoires de chasse. "Il est actuellement tacitement impossible, dans les émissions d'information, de montrer à la télévision d'autre spectacle que la souffrance" (Daniel Schneidermann). Société victimale. Je suppose qu'elle n'exprime par là que sa propre déception et le remord d'une impossible violence envers elle-même.
Partout, le Nouvel Ordre intelectuel suit les voies frayées par le Nouvel Ordre mondial. Partout le malheur, la misère, la souffrance des autres sont devenus la matière première et la scène primitive. La victimalité assortie des droits de l'homme comme seule idéologie funèbre. Ceux qui ne l'exploitent pas directement et en leur nom propre le font par procuration - on ne manque pas de médiateurs qui prélèvent leur plus-value financière ou symbolique au passage. Le déficit et le malheur, comme la dette internationale, se négocient et se revendent sur le marché spéculatif - ici, le marché politico-intellectuel, qui vaut bien le complexe militaro-industriel de sinistre mémoire.
Toute commisération est dans la logique du malheur. Se référer au malheur, même si c'est pour le combattre, c'est lui donner une base de reproduction objective indéfinie. En tout état de cause, pour combattre quoi que ce soit, il faut partir du mal, et jamais du malheur.
Et il est vrai que c'est bien là, à Sarajevo, le théâtre de la transparence du Mal. Le chancre refoulé qui pourrit tout le reste, le virus dont la paralysie européenne est d'ores et déjà le symptôme. On sauve les meubles de l'Europe dans les négociations du Gatt, mais on les brûle à Sarajevo. Dans un sens, c'est une bonne chose. L'Europe bidon, l'Europe introuvable, l'Europe bidouillée dans les convulsions les plus hypocrites, se plante à Sarajevo. Et dans ce sens, les Serbes seraient presque l'instrument de la démystification, l'analyseur sauvage de cette Europe fantôme, celle des politiques techno-démocratiques aussi triomphalistes dans leurs discours que déliquescentes dans les faits. Car on voit bien que l'Europe se dégrade à mesure que le discours sur l'Europe s'épanouit (comme on voit bien que les droits de l'homme se dégradent à mesure que prolifère le discours des droits de l'homme). Mais en fait, ce n'est même pas là le fin mot de l'histoire. Le fin mot, c'est que les Serbes, en tant que vecteurs de la purification ethnique, sont la fine pointe de l'Europe en train de se faire. Car l'Europe "réelle" est en train de se faire, l'Europe blanche, l'Europe blanchie, intégré et purifiée, moralement, économiquement ou ethniquement. Elle est en train de se faire victorieusement à Sarajevo, et dans ce sens, ce qui s'y passe n'est pas du tout un accident sur le parcours d'une Europe inexistante, pieuse et démocratique, c'est une phase logique et ascendante du Nouvel Ordre européen, filiale du Nouvel Ordre mondial, qui se caractérise partout par l'intégrisme "blanc", le protectionnisme, la discrimination et le contrôle. On dit: si on laisse faire à Sarajevo, nous y aurons droit nous aussi par la suite. Mais nous y sommes déjà. Tous les pays européens sont en voie de purification ethnique. Telle est la véritable Europe, qui se fait tout doucement à l'ombre des parlements, et son fer de lance est la Serbie. Inutile d'invoquer une quelconque passivité, une quelconque impuissance à réagir, puisqu'il s'agit d'un programme en voie d'exécution logique, dont la Bosnie n'est que la nouvelle frontière.
Pourquoi croyez-vous que Le Pen ait largement disparu de la scène politique? Parce que la substance de ses idées s'est infiltrée partout dans la classe politique, sous forme d'exception française, d'union sacrée, de réflexe euronationaliste, de protectionnisme. Plus besoin de Le Pen, puisqu'il a gagné, non pas politiquement, mais viralement, dans les mentalités. Pourquoi voulez-vous que ça s'arrête à Sarajevo, puisque c'est la même chose qui est en jeu? Aucune solidarité n'y changera rien, ça s'arrêtera miraculeusement le jour où l 'extermination aura pris fin, le jour où la ligne de démarcation de l'Europe "blanche" sera tracée. C'est comme si l'Europe, toutes nationalités réunies, toutes politiques confondues, avait passé un "contrat", contrat de tueurs, avec les Serbes devenus exécuteurs de basses uvres européennes - comme l'Occident en avait passé un jadis avec Saddam contre l'Iran. Simplement, quand le tueur exagère, il faut le liquider éventuellement lui aussi. Les opérations contre l'Irak et la Somalie furent des échecs relatifs, du point de vue du Nouvel Ordre mondial, celle de Bosnie semble en voie de réussir du point de vue du Nouvel Ordre européen.
Cela, les Bosniaques le savent. Ils savent qu'ils sont condamnés par l'ordre "démocratique" international, et non pas quelque vestige ou excroissance monstrueuse appelé fascisme. Ils savent qu'ils sont voués à l'extermination ou à la relégation ou à l'exclusion comme tous les éléments hétérogènes et réfractaires de par le monde - sans appel, parce que, n'en déplaise à la mauvaise conscience hypocrite des démocrates et humanitaires occidentaux, c'est là la voie inexorable du progrès. L'Europe moderne se paiera de l'éradication des musulmans et des Arabes, comme elle le fait déjà partout, sinon à titre d'esclaves immigrés. Et l'objection majeure à l'offensive de la mauvaise conscience, telle qu'elle se déploie dans des happenings comme celui de Strasbourg, c'est qu'en perpétuant l'image de l'impuissance prétendue des politiques européennes et celle d'un conscience occidentale prétendûment déchirée par sa propre impuissance, elle couvre toute l'opération réelle en lui assurant le bénéfice du doute spirituel.
Les gens de Sarajevo sur l'écran d'Arte avaient certes l'air d'être sans illusion et sans espoir, mais ils n'avaient pas l'air de martyrs en puissance, bien au contraire. Ils avaient pour eux leur malheur objectif, mais la vraie misère, celle des faux apôtres et des martyrs volontaires, était de l'autre côté. Or, comme il a été dit fort justement, "du martyre volontaire il ne sera pas tenu compte dans l'au-delà".
[ Liberation, Vendredi 7. Janvier 1993. ]
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